‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 184 sur 246 · A M. LE CHEVALIER DELISLE · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVALIER DELISLE

1*' juiUet 1774.

Il vaut cent mille fois mieux, monsieur, être à Ghanteloup qu'à Mouzon. Votre vieux malade de Ferney, que vous avez ragaillardi par vos lettres, achèvera tout doucement sa petite carrière à Ferney, quoiqu'on le presse de venir badauder à Paris. Il serait fort aise d'entendre Ylphigénie de Gluck; mais il n'est pas homme à faire cent lieues pour des doubles croches ; et il craint plus les sots propos , les tracasseries , les inutilités, la perte du temps, qu'il n'aime la musique.

Quand vous serez dans ce vaste tourbillon , vos lettres me tiendront

lieu de tous les plaisirs qu'on cherche dans le fracas du monde. Je verrai mieux ses sottises par vos yeux que par les miens , qui sont très-affaiblis par mes quatre-vingts ans. Écrivez-moi de Paris, et je renonce à Paris,

Vous savez que ce n'est que par vous que j'ai été instruit de l'état des choses. Je sais un peu l'histoire de France, mais je ne savais rien du temps présent. J'étais assez "instruit que l'ancien parlement, tuteur des rois, avait banni du royaume Charles VII, l'un de ses pupilles; qu'il avait fait brûler en place de Grève la maréchale d'Ancre comme sorcière; qu'il mit à cinquante mille écus la tête d'un cardinal premier ministre; que MM. Culet, Gratau, Martinau, Crépin, Quatresous, Quatrehommes, etc., chassèrent deux fois leur pupille Louis XIV de Paris, et son petit frère , et leur pauvre mère. Je savais même qu'ils voulaient me faire pendre, pour avoir rapporté quelques-uns de ces faits dans le Siècle de Louis XIV. Je bénis Dieu et celui qui nous a défaits de messieurs; mais je ne l'ai jamais vu, je ne le connais point. Quand je vous dis que je ne le connais point, ce n'est pas de Dieu que je parle ; c'est de l'homme qui a détruit messieurs y et qui nous a délivrés de la vénalité de la justice. Je ne lui ai jamais rien demandé.

Il n'y a qu'un seul homme en France à qui j'aie jamais demandé des grâces. Il me les a toutes accordées. J'en conserverai, vif ou mort, une reconnaissance inviolable. Je le regarderai toujours comme le premier homme de l'État , quand il aurait autant de Du Barry que Salomon avait de concubines. J'ai toujours pensé de même, et, s'il en doute, je l'aime au point de ne pouvoir lui pardonner.

Je vous demande pardon de vous parler de tout cela; mais j'ai le cœur plein, il faut que je débonde.

Je ne vous dirai rien de ce qu'on fait à Paris , parce que probablement on n'y sait ce qu'on fait ni ce qu'on dit; et j'attendrai, pour avoir des notions justes , que vous soyez dans ce pays-là. Si j'avais le malheur d'être roi, j'aurais assurément le bonheur de vous prendre pour mon premier ministre, car vous êtes le seul qui me disiez la vérité. La plupart de ceux qui me font l'honneur de m'écrire ne me mandent que des bagatelles , ou des bruits populaires, ou des contradictions.

A M. LE COMTE DE LA TOURAILLE

5 Juillet 1771.

Je suis coupable envers vous, monsieur, et d'autant plus coupable que, pensant absolument comme vous, je devais vous faire sur-le-champ mes remerclments et vous envoyer ma profession de foi.

Oui, monsieur, j'aime mieux le Tartufe et le Misanthrope que les comédies nouvelles. Oui, j'ose préférer Racine à nos drames, et j'aime mieux Roland et Armide que certains opéras. Ce n'est pas parce que j'ai quatre-vingts ans que je pense ainsi; car j'avais le même mauvais goût à quinze , et probablement je mourrai dans mon péché. Je vois que, chez toutes les nations du monde, les beaux^rts n*ont qu'un temps de perfection ; et , après le siècle du génie , tout dégénère à force d'esprit.

Je vous sais un très-grand gré de combattre en faveur du bon goût; mais vous ne ramènerez pas au vin de Bourgogne des gens blasés qui s'enivrent de mauvaise eau-de-vie. Ceci soit dit entre nous; car il ne faut pas fâcher les ivrognes; ils n'entendent ni raison ni raillerie.

On dit que vous avez un drame qui s'appelle le Vindicatif; mais il n'y avait qu'à jouer Atrèe^ c'est le plus grand vindicatif qu'on ait jamais connu.

Amusez-vous de ce qu'on vous donnera ; le bon temps est passé , le meilleur vin est bu. Vous savez sans doute que dans l'Évangile on donnait toujours le plus mauvais vin au dessert.

Pardonnez-moi encore une fois, monsieur, de vous écrire si tard. Je suis le plus négligent des hommes. J'égare tous mes papiers; je suis comme le siècle : je ne sais ce que je fais; mais je sais bien ce que je dis en vous renouvelant tous les sentiments de ma très-respectueuse estime.

Le vieux malade.

6 juillet 1774.

Mon cher ange, plus d'un personnage des tragédies de Corneille dit qu'il est pénétré à la fois de joie et de douleur; cela m'a paru autrefois une espèce de contradiction , ou du moins une idée un peu trop recherchée; mais je sens qu'il peut y avoir du vrai dans le galimatias. Votre lettre du 25 juin me remplit de joie; mais voici mes douleurs :

J'ai entrepris un régime qui ne me permet pas la moindre fatigue ; je suis de la plus extrême faiblesse; ma pauvre colonie exige ma présence réelle ; j'ai trois procès pour quelques arpents de terre : ma destinée est bien étrange. Je m'arrangeais , après vingt-cinq arts d'absence , pour me livrer à la félicité de me revoir entre mes deux anges , et il m'est impossible de partir de plus de deux mois. Ce ne sera donc qu'en septembre que je pourrai goûter une joie pure.

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