A MODÈNE
A rerney, 8 Juillet 1774.
Nardi parvus onyx eliciet caduYn.
HoR., lib. IV, od. XII.
Le Dialogue de Pégase et du Vieillard m'a valu une lettre de vous , que je proposais à tous les jeunes gens comme une leçon de raison et de goût. Il est d'une belle âme et d'un esprit juste de sentir de l'horreur et du mépris pour ce discours que Photin tient à Ptolémée dans la PA/irmley et que Corneille a si malheureusement imité dans sa tragédie de Pompée j si remplie de grandes beautés et de défauts insupportables. *
Lucain tombe d'abord dans une faute, dans une contradiction que Corneille ne s'est point permise : c'est de dire que Ptolémée est un enfant plein d'innocence : Puer est y innorua est œtas; et de dire, quelques vers
«après , que Photin conseilla Tassassinat de Pompée en homme qui savait flatter les pervers, et qui connaissait les tyrans :
Sod melior suadere malis et nosse tyrannos. Ausus Pompeium letho damnare Photinus.
Lib. VIII.
Mais j'ai toujours vu avec chagrin , et je l'ai dit hardiment, que le Photin
de Corneille débite plus de maximes de scélératesse que celui de Lucain ;
maximes cent fois plus dangereuses quand elles sont récitées devant les
princes avec toute la pompe et toute Tillusion du théâtre, que lorsqu'une
lecture froide laisse à l'esprit la liberté d'en sentir l'atrocité.
Je ne m'en dédis point, je ne connais rien de si affreux que ces
vers :
Lo droit des rois consiste à ne rion épargner;
La timide équité détruit Tart de régner.
Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre;
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd ,
Et voler sans scrupule au crime qui le sert.
Vous avez vu très-judicieusement, monsieur, que non-seulement ces maximes sont exécrables et ne doivent être prononcées en aucun lieu du monde, mais qu'elles sont absurdes dans la circonstance où elles sont placées. Il ne s'agit pas du droit des rois ; il est question de savoir si on recevra Pompée , ou si on le livrera à César. Il faut plaire au vainqueur; c^ n'est pas là un droit des rois. Ptolémée est un vassal qui craint d'offenser César, son maître.
J'ai exprimé sans ménagement mon horreur pour tous ces lieux communs de barbarie , qui font frémir l'honnêteté et le sens conunun. J'ai dit et j'ai dû dire combien sont horribles à la fois et ridicules ces autres vers que j'ai entendu réciter au théâtre :
Chacun a ses vertus ainsi qu'il a ses dieux... Le sceptre absout toujours la main la plus coupable... Le crime n'est forfait que pour les malheureux... Oui , lorsque de nos soins la justice est l'objet, Elle y doit emprunter le secours du forfait.
On ne peut dire plus mal des choses plus odieuses; cependant il y a
des gens d'assez mauvaise foi pour oser excuser ces horreurs ineptes. Point de mauvaise cause qui ne trouve un défenseur, et point de bonne qui n'ait un adversaire; mais à la longue le vrai l'emporte, surtout quand il est soutenu par des esprits tels que le vôtre.
Si rien n'est plus odieux aux honnêtes gens que ces scélérats de comédie qui parlent toujours de crime ^ qui crient que le crime est héroïque, que la vengeance est divine ^ qu'on s'immortalise par des crimes y rien n'est plus fade aussi que ces héroïnes qui nous rebattent les oreilles de leur vertu. C'est un grand art dans Racine que Néron ne dise jamais qu'il aime le crime ^ et que Junie ne se vante point dêtre vertueuse.
Je vous demande bien pardon, monsieur, de vous dire des choses que vous paraissez savoir mieux que moi.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
14 septembre 1774.
Mon cher ange , je ne m'attendais pas que votre frère passât avant moi. Je suis honteux d'être en vie quand je songe à toutes les victimes qui tombent de tous côtés autour de moi. Mon cœur vous dit : Vivez longtemps, mon cher ange, vous et M'"* d'Argental; comme si la chose dépendait de vous. Nous sommes tous, dans ce monde, comme des prisonniers dans la petite cour d'une prison; chacun attend son tour d'être pendu, sans en savoir l'heure; et, quand cette heure vient, il se trouve qu'on a très-inutilement vécu. Toutes les réflexions sont vaines, tous les raisonnements sur la nécessité et sur la misère humaine ne sont que des paroles perdues. Je regrette votre frère, et je vous aime de tout mon cœur; voilà tout ce que je puis vous dire.
Si vous avez le temps d'entendre parler des sottises des vivants, je vous dirai que votre protégé Lekain a écrit à un Genevois ces belles pa-^ rôles : « Le calomniateur Maupeou est à la Bastille , et on lui fait son procès. » Cette nouvelle a été crue fermement dans tout Genève. Il n'y a point de ville en Europe qui s'intéresse plus qu'elle à vos affaires de France, attendu qu'elle s'est acquis six ou sept millions de rente sur le
roi, par son habileté, tandis que les Welclies vont à T Opéra-Comique.
Personne n'a douté un moment que la nouvelle de Lekain ne fût très-vraie ; il était réputé Tavoir apprise de tout le public : cependant elle est fausse. Mais j*ai grand intérêt de savob: si Tbonmie accusé d'avoir calomnié une personne très-respectable et très-aimable serait en effet coupable d'avoir trempé dans une intrigue qu'on lui impute. Vous pouvez me dire oui ou non , sans vous compromettre.
Je vous ai écrit par M"™*' de Sauvigny ; vous pouvez me dire un mot par M. Bacon , substitut de M. le procureur général. Vous pouvez m'écrire des on dit; tout le monde écrit des on dit; cent mille lettres à la poste sont pleines de cent mille on dit. Où en serions- nous si on ne permettait pas les on dit? La société ne subsiste que des on dit.
Je voudrais bien venir vous voir sans qu'on dît : 11 est à Paris. Plus j'avance en âge, plus je dis :
Moins connu des mortels, je me cacherais mieux; Je hais jusques aux soins dont m'honorent les dieux.
Mes anges, puissiez-vous consei'ver très-longtemps votie santé, sans laquelle il n'y a rien !
Je suis bien sensible à l'attention que vous avez de me payer les neuf mille quatre cents livres; cela vient très à propos, cai' ma colonie me ruine. Je prendrai la liberté de tirer une lettre de change sur vous, puisque vous le permettez.
Adieu , mon cher ange ; Paris est bien fou , et ce monde-ci bien misérable.
A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
A Femey, ce 0 octobre 1774.
Madame,
L'amour fit le serment, l'amour l'a violé.
Je pardonne à Votre Majesté impériale, et je rentre dans vos chaînes. Ni le Grand Turc ni moi , nous ne gagnerions rien à âtre en colère contre vous; mais je mettrais, si j'osais, une condition au pardon que
j'accorde si bénignement à Votre Majesté ; ce serait de savoir si le marquis de Pugatschfif est agent ou instrument. Je n'ai pas l'impertinence de vous demander son secret; je ne crois pas le marquis instrument d'Achmet IV, qui choisissait si mal les siens, et qui probablement n'avait rien de bon à choisir. Pugatschef ne servait pas le pape Ganganelli. Il n'était aux gages ni du roi de la Chine, ni du roi de Perse, ni du Grand Mogol. Je dirais donc avec circonspection à ce Pugatschef : Monsieur, êtes-vous maître ou valet? agissez-vous pour votre compte ou pour celui d'un autre? Je ne vous demande pas qui vous emploie, mais seulement si vous êtes employé : quoi qu'il en soit, monsieur le marquis, j'estime que vous finirez par être pendu : vous le méritez bien, car vous êtes nonseulement coupable envers mon auguste impératrice, qui vous ferait peut-être grâce, mais vous l'êtes envers tout l'empire, qui ne vous pardonnera pas. Laissez-moi maintenant reprendre le fil de mon discours avec votre souveraine.
Madame , quoi ! dans le temps que vous êtes occupée du sultan , du grand vizir, de son armée détruite , de vos triomphes , de votre paix si glorieuse et si utile, de vos grands établissements, et même de Pugatschef, vous baissez les yeux sur le Livonien Rose ! vous avez deviné que c'est un escroc, un fripon! Votre Majesté clairvoyante a très-bien deviné, et j'étais un imbécile de m' être laissé séduire par sa face rebondie.
Je ne puis , cette année , grossir la foule des Européens et des Asiatiques qui viennent contempler l'admirable autocratrice , victorieuse, pacificatrice, législatrice. La saison est trop avancée; mais je demande à Votre Majesté la permission de venir me mettre à ses pieds l'année prochaine, ou dans deux ans ou dans dix. Pourquoi n'aurais-je pas le plaisir de me faire enterrer dans quelque coin de Pétersbourg, d'où je pusse vous voir passer et repasser sous vos arcs de triomphe , couronnée de lauriers et d'oliviers?
En attendant, je me mets à vos pieds, de mon trou de Ferney, en regardant votre portrait avec des yeux toujours étonnés et un cœur toujours plein de transport.
Le vieux malade.
iOO LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
A Ferney, 19 octobre 1774.
Madame, mon impertinence ne fatigue pas aujourd'hui Votre Majesté Impériale pour la large face du Livonien Rose, ni pour celle de l'avocat Duménil, qui voulait vous aider à faire des lois, par le conseil de son parrain. Il s*agit aujourd'hui d'un jeune gentilhomme, bon géomètre , bon ingénieur, ayant des mœurs et du courage ; il se nomme De Muman : sa famille est de la province où je suis. Il est fortement recommandé à M. Euler, que vous honorez de votre protection. Tous ses maîtres rendent de lui le témoignage le plus avantageux.
Votre Majesté ne doit point être surprise qu'il désire passionnément d'entrer à votre service. Tout ce qui doit affliger ce jeune officier, c'est que vous ayez sitôt accordé la paix au sultan; car il aurait bien voulu lever le plan de Constantinople , et contrecarrer le chevalier de Tott.
II ne m'appartient pas d'oser vous présenter personne; mais eniin Votre Majesté ne peut m' empêcher d'être jaloux de tous ceux qui ont vingt-cinq ans, qui peuvent aller sur la Neva et sur le Bosphore, qui peuvent vous servir de la tête et de la main, et qui seront prédestinés, si , par hasard , ils sont tués à votre service. Il est bien dur de vivre au coin de son feu en pareil cas.
Je me mets tristement aux pieds de Votre Majesté Impériale, coaune un vieux Suisse inutile.
A M. DE CHAMPPORT.
A Ferney, 16 noYembre 1774.
Monsieur, quand M. de La Harpe m'envoya son bel Eloge de La Fontaine j qui n'a point eu le prix , je lui mandai qu*il fallait que celui
qui l'a emporté fût le discours le plus parfait qu'on eût vu dans toutes les académies de ce monde. Votre ouvrage m'a prouvé que je ne me suis pas trompé. Je bénis Dieu, dans ma décrépitude, de voir qu'il y ait aujourd'hui des genres dans lesquels on est bien au-dessus du grand siècle de Louis XIV; ces genres ne sont pas en grand nombre, et c'est ce qui redouble l'obligation que je vous ai. Je vous remercie, du fond de mon cœur usé, de tous les plaisirs nouveaux que votre ouvrage m'a donnés; tout ce que je peux vous dire , c'est que La Fontaine n'aurait jamais pu parler d'Ésope et de Phèdre aussi bien que vous parlez de lui.
A propos, monsieur, vous me reprochez, mais avec votre politesse et vos gi'âces ordinaires, d'avoir dit que La Fontaine n'était pas assez peintre. Il me souvient en effet d'avoir dit autrefois qu'il n'était pas un peintre aussi fécond, aussi varié, aussi animé que l'Arioste, et c'était à propos de Joconde; j'avoue mon hérésie au plus aimable prêtre de notre Église.
Vous me faites sentir plus que jamais combien La Fontaine est charmant dans ses bonnes fables ; je dis dans les bonnes , car les mauvaises sont bien mauvaises; mais que l'Arioste est supérieur à lui et à tout ce qui m'a jamais charmé , par la fécondité de son génie inventif, par la profusion de ses images , par la profonde connaissance du cœur humain , sans faire jamais le docteur ; par ces railleries si naturelles dont il assaisonne les choses les plus terribles I J'y trouve toute la grande poésie d'Homère avec plus de variété, toute l'imagination des Mille et une Nuits y la sensibilité de TibuUe, les plaisanteries de Plaute, toujours le merveilleux et le simple. Les exordes de ses chants sont d'une morale si vraie et si enjouée I N'êtes-vous pas étonné qu'il ait pu faire un poëme de plus de quarante mille vers, dans lequel il n'y a pas un morceau ennuyeux, et pas une ligne qui pèche contre la langue, pas un tour forcé, pas un mot impropre? et encore ce poème est tout en stances.
Je vous avoue que cet Arioste est mon homme , ou plutôt un dieu , comme disent MM. de Florence, il divin' Ariosto. Pardonnez-moi ma folie. La Fontaine est un charmant enfant que j'aime de tout mon cœur; mais laissez-moi en extase devant messer Ij>dovicOy qui d'ailleurs a fait des épitres compaiables à celles d'Horace. Multm sunt mansiones in domo patris mei. Il y a plusieui*s places dans la maison de mon père. Vous
occupez une de ces places. Continuez, monsieur; réhabilitez notre siècle; je le quitte sans regret. Ayez surtout grand soin de votre santé. Je sais ce que c'est que d'avoir été quatre-vingt-un ans malade.
Agréez, monsieur, l'estime sincère et les respects du vieux bon homme V.
Je suis toujours très-fâché de mourir sans vous avoir vu.