A M. DE THIBOUVILLE
20 mars 1775.
Je ne vous dirai pas ce que j'ai dit à M. d'Argental. 11 y a quatre éditions de Don Pèdre^ de ce jeune homme, en quinze joui*s; mais Dieu me préserve qu'il y eût une seule représentation 1 Je vous répète que , si le seul Lekain peut jouer le rôle de Guesclin, il n'y a jamais eu que
M'** Lecouvreur qui pût faire valoir Léonore , et que le seul Baron était fait pour don Pèdre. Vous n'avez au Théâtre-Français que des marionnettes, et dans Paris que des cabales. Mes anges! mes pauvres anges! le bon temps est passé : vous avez quarante journaux, et pas un bon ouvrage; la barbarie est venue à force d'esprit. Que Dieu ait pitié des Welches! mais aimez toujours le vieux malade qui vous aime, et plaignez un siècle où l'opéra-comique l'emporte sur Armide et sur Phèdre. Vous vivez au milieu d'une nation égarée, qui est à table depuis quatre-vingts ans, et qui demande sur la fin du repas de mauvaises liqueurs, après avoir bu au premier service d'excellent vin de Bourgogne. Pour le vieux malade , il ne boit plus que de la tisane.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
30 mars.
J'ai pu vous dire, madame : J'ai Ht iràs-mal^ je le suis encore.
i^ Parce que la chose est vraie ;
2*» Parce que l'expression est très-conforme, autant qu'il m'en souvient, à nos décisions académiques. Ce le signifie évidemment je suis très-mal encore. Ce le signifie toujours la chose dont on vient de parler. C'est comme quand on vous dit : Êtes-vous enrhumées, mesdames? elles doivent répondre : Nous le sommes, ou Nous ne le sommes pas. 11 serait ridicule qu'elles répondissent : Nous les sommes, ou Nous ne les sommes pas.
Ce le est neutre en cette occasion , comme disent les doctes. Il n'en est pas de même quand on vous demande : Étes-vous les personnes que je vis hier à la comédie du Barbier de Sévilley dans la première loge? Vous devez répondre alors : Nous les sommes , parce que vous devez indiquer ces personnes dont on vous parle.
Étes-vous chrétienne? Je le suis. Étes-vous la juive qui fut menée hier à l'inquisition? Je la suis. La raison en est évidente. Êtes-vous chrétienne? Je suis cela. Êtes-vous la juive d'hier, etc.? Je suis elle.
Voilà bien du pédantisme , madame ; mais vous me l'avez demandé ;
et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, excepté de me faire venir à Paris. Mon imagination m'y promène quelquefois, parce que vous y êtes; mais la raison me dit que je dois achever ma vie à Femey. Il faut se cacher au monde quand on a perdu la moitié de son corps et de son âme , et laisser la place à la jeunesse. Il y a et il y aura toujours à Paris beaucoup de jeunes gens qui font et qui feront très-joliment des vers ; mais ce n'est pas assez de les faire bons, il leur faut un je ne sais quoi qui force à les retenir par cœur, ou à les relire malgré qu'on en ait , sans quoi cent mille bons vers sont de la peine perdue.
Je suis indigné, depuis quelques années, de la prose de Paris, et surtout de la prose des avocats , qui parlent presque tous comme maître Petit-Jean. Les factums contre M. de Guines et contre M. de Richelieu m'ont paru le comble de l'absurdité. Celui de M. de Richelieu était un peu ennuyeux, mais au moins il était fort raisonnable.
J'espère que quand mon jeune homme sera obligé d'en faire un, il pourra être assez intéressant ; mais probablement cette pièce de théâtre ne se jouera pas si tôt.
Adieu, madame ; dissipez-vous , soupez , mais surtout digérez , dormez, vivez avec le monde, dont vous ferez toujours le charme. Daignez me conserver toujours un peu d'amitié ; cela console à cent lieues.
A M. DEVAINES.
8 mai 1775.
Il est digne des Welches de s'opposer aux grands desseins de M. Turgot ; et vous, monsieur, qui êtes un vrai Français, vous êtes aussi indigné que moi de la sottise du peuple. Les Parisiens ressemblent aux Dijonais, qui, en criant qu'ils manquaient de pain, ont jeté deux cents setiers de blé dans la rivière. Les mêmes Dijonais ont écrit que le style du Bourguignon Crébillon était plus coulant que celui de Racine , et qu'Alexis Piron était au-dessus de Molière : tout cela est digne du
siècle.
Nous n'avons point encore à Genève le fatras du Genevois Necker ,
contre le meilleur ministre que la France ait jamais eu. Necker se donnera bien de garde de m*envoyer sa petite drôlerie. Il sait assez que je ne suis pas de son avis. Il y a dix-sept ans que j'eus le bonheur de posséder pendant quelques jours M. Turgot dans ma caverne. J'aimais son cœur, et j'admirai son esprit. Je vois qu'il a rempli toutes mes vues et toutes mes espérances. L'édit du 13 de septembre me paraît un chefd'œuvre de la véritable sagesse et de la véritable éloquence. Si Necker pense mieux et écrit mieux , je crois dès ce moment Necker le premier homme du monde; mais jusqu'à présent je pense comme vous.
Je suis pénétré de vos bontés , monsieur , et de votre manière de penser, de sentir et de vous exprimer.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFANT
Ferney, 17 nui 1775.
Vous êtes la plus heureuse femme de votre triste sort, madame, puisque les confitures du roi de Maroc vous font du bien ; car sachez que Ton sert de la casse sur la table du roi de Maroc, comme chez nous de la gelée de pomme ou de groseille. Soyez sûre que les tempéraments chez qui la digestion est un peu lente et l'esprit prompt, et à qui la casse fait un bon eiïet, durent d'ordinaire plus longtemps que les corps frais et dodus; cela est si vrai, que je vis encore après avoir souffert quatrevingt-un ans presque sans relâche.
Donnez la préférence à la casse, puisque Molière a décidé que de bonne casse est bonne; mais, en la louant comme elle le mérite, permettez-moi de vous dire qu'il ne faut pas absolument mépriser la rhubarbe.
Tous les médecins de la faculté, mes confrères, s'ils sont un peu philosophes, conviendront que les mêmes principes agissent dans la casse et dans la rhubarbe. Ce sont les parties les plus volatiles et les plus piquantes qui purgent. J'avoue, car il faut être juste, que la casse, outre ses sels volatils , a quelque chose d'onctueux dont la rhubarbe est privée ; et c'est en quoi cette casse mérite la préférence ; mais le su-
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. ft99
blime de la médecine domestique est, à mon gré, d'avoir un jour dans le mois consacré à la rhubarbe.
Je quitte ma robe de médecin pour vous parler des Filles de Minée. Je vous jure que je n'ai envoyé ces trois bavardes à personne. C'est une indiscrétion de Cramer dont je suis très-fâché. J'en essuie bien d'autres ; c'est ma destinée.
J'envoie pour vous cette mauvaise plaisanterie de feu La Visclède à M. Delisle. Elle ne lui coûtera rien. Elle vous coûterait un écu, et elle ne le vaut pas.
Je voudrais savoir si vous avez lu le livre de M. Necker sur les blés. Bien des gens disent qu'il faut une gi*ande application pour l'entendre, et de profondes connaissances pour lui répondre.
Il parait un écrit sur l'agriculture qui est beaucoup plus court et quelquefois plus plaisant : il y a même quelques vérités. Je pourrai vous le procurer dans quelques jours. Je tâche de vous amuser de loin , ne pouvant m' approcher de vous. Ma colonie demande continuellement ma présence réelle. C'est un fardeau qu'il faut porter ; il est pénible. Ne soyez jamais fondatrice , si vous voulez avoir du temps à vous.
Encore une fois, madame, avalons la lie de nos derniers jours aussi doucement que tes premiers verres du tonneau. Il n'y a point pour nous d'autre philosophie* La patience et la casse , voilà donc nos seules ressources! j'en suis fâché.
M""* Denis vous remercie de vos bontés : elle l'a échappé belle.