‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 191 sur 246 · AUTEUR DES ÉPHÉMÉRIDES DU CITOYEN · texte numérisé non relu

AUTEUR DES ÉPHÉMÉRIDES DU CITOYEN

Je ne puis assez vous remercier, monsieur , de la bonté que vous avez de me faire envoyer vos Ephéniérides. Les vérités utiles y sont ai clairement énoncées que j'y apprends toujours quelque chose, quoique, à mon âge, on soit d'ordinaire incapable d'apprendre. La liberté du com* merce des grains y est traitée comme elle doit l'être ; et cet avantage inestimable serait encore plus grand , si l'État avait pu dépenser en canaux de province à province la vingtième partie de ce qu'il nous en a coûté pour deux guerres , dont la première fut entièrement inutile , et l'autre funeste. S'il y a jamais eu quelque chose de prouvé, c'est la nécessité d'abolir pour jamais les corvées. Voilà deux services essentiels que M. Turgot veut rendre à la France; et, en cela, son administration sera très-supérieure à celle du grand Colbert. J'ai toujours admiré cet habile ministre de Louis XIV, bien moins pour ce qu'il fit que pour ce qu'il voulut faire ; car vous savez que son plan était d'écarter pour jamais les traitants. La guerre plus brillante que sage de 1672 détruisit toute son économie. Il fallut servir la gloire de Louis XIV, au lieu de sentir la

France; il fallut recourir aux emprunts onéreux, au lieu d'imposer un tribut égal et proportionné , comme celui du dixième.

Que la France soit administrée comme Ta été la province de Limoges , et alors cette France , sortant de ses ruines , sera le modèle du plus heureux gouvernement.

Je suis bien content, monsieur, de tout ce que vous dites sur les entraves des artistes, sur les maîtrises, sur les jurandes. J'ai sous mes yeux un grand exemple de ce que peut une liberté honnête et modérée en fait de commerce , aussi bien qu'en fait d'agriculture. Il y avait dans le plus bel aspect de l'Europe après Gonstantinople , mais dans le sol le plus ingrat et le plus malsain, un petit hameau habité par quarante malheureux dévorés d'écrouelles et de pauvreté. Un homme, avec un bien honnête, acheta ce territoire affreux, exprès pour le changer. Il commença par faire dessécher des marais empestés ; il défricha ; il fit venir des artistes étrangers de toute espèce, et surtout des horlogers, qui ne connurent ni maîtrise, ni jurande, ni compagnonnage, mais qui travaillèrent avec une industrie merveilleuse, et qui furent en état de donner des ouvrages finis à un tiers meilleur marché qu'on ne les vend à Paris.

M. le duc de Choiseul les protégea avec cette noblesse et cette grandeur qui ont donné tant d'éclat à toute sa conduite.

M. d'Ogni les soutint par des bontés sans lesquelles ils étaient perdus.

M< Turgot, voyant en eux des étrangers devenus Français, et des gens de bien devenus utiles, leur a donné toutes les facilités qui se concilient avec les lois.

Enfin, en peu d'années, un repaire de quarante sauvages est devenu une petite ville opulente, habitée par douze cents personnes utiles, par des physiciens de pratique, par des sages dont l'esprit occupe les mains. Si on les avait assujettis aux lois ridicules inventées pour opprimer les arts , ce lieu serait encore un désert infect , habité par les ours des Alpes €t du mont Jura.

Continuez , monsieur, à nous éclairer, à nous encourager, à préparer les matériaux avec lesquels nos ministres élèveront le temple de la félicité publique.

J'ai l'honneur d'être, avec une reconnaissance respectueuse, monsieur, etc.

A M. DE LA HARPE

15 auguste.

Malgré votre belle imagination , mon cher ami , vous n'imaginez pas le plaisir que vous me faites en m'apprenant que vous avez les deux prix. Vous jugez avez quelle impatience tous ceux qui sont à Femey attendent vos épîtres en vers et votre éloge en prose du maréchal de Catinat

Savez- vous bien que je suis tenté de venir me mettre dans un petit coin, à la première représentation de Menzicof? Mes entrailles paternelles s'émeuvent de tendresse à chacun de vos succès. Vous devez être à présent dans le fracas des triomphes , des compliments et des nouveaux amis. Les récompenses de la cour seront pour Fontainebleau. Fréron en mourra de rage, s'il ne meurt pas d'indigestion au cabaret : ce sera Apollon qui aura tué le serpent Python.

11 est vrai que Ferney devient une ville singulière et assez jolie; mais je désespère de vous y voir. Vous ne quitterez plus jamais Paris, vous y serez nécessaire. Il semble que le nouveau ministère soit exprès pour vous. Vous avez dans M. De vaines un ami bien digne de l'être. Je lui ai envoyé le Cri du sang innocent ^ et cette Diatribe dont vous me parlez. Tout cela est un peu de la moutarde après dîner.

Le jeune homme qui faisait crier le sang innocent, et qui a demeuré chez moi un an , n'a plus à crier. Le roi son maître vient de réparer la barbarie juridique de messieurs-^ il l'appelle auprès de sa personne, il lui donne une compagnie, une place d'ingénieur et une pension. Cela vaut mieux qu'une révision de procès, dont l'événement est toujours douteux, ou qu'une grâce honteuse, qui exige des cérémonies infâmes.

Si M. Dévalues ne vous a pas remis ces deux petits ouvrages, je vais lui en envoyer d'autres.

Je vous embrasse dans la joie de mon cœur.

A M. DE PABRY.

31 auguste 1775.

J'apprends, monsieur, que plusieurs personnes à Gex sont effarouchées des bienfaits dont le ministère veut nous combler. C'est probablement faute de savoir encore jusqu'où ces bontés s'étendent; vous pourrez leur apprendre que M. de Trudaine , dans la lettre dont il m'honore, dît expressément que nous pourrons convenir d'un prix avec MM. les fermiers généraux pour le sel.

Le grand point , le bienfait très-signalé et très-inattendu , est que nous soyons débarrassés de cette foule d'employés qui vexent la province, qui remplissent les prisons et qui interdisent tout commerce.

Dès que nous serons délivrés d'un fléau si funeste, nous profiterons dans l'instant de notre liberté pour faire proposer aux fermiers généraux de nous livrer du sel au même prix qu'ils le vendent à Genève; en attendant que nous soyons d'accord avec eux , nous pourrons en acheter à Coppet, et l'avoir à un prix très-modique. Nous ne le paierons que 13 livres le quintal. Il est très-probable que la protection de M. Turgot et de M. de Trudaine engagera les fermiers généraux à traiter avec nous comme avec Genève. Alors il vous sera très-aisé de prendre sur la vente de ce même sel une somme assez considérable pour payer les dettes de la province, pour donner une indemnité à la ferme et pour subvenir à la confection des chemins.

La liberté qu'on daigne nous offrir et l'abolissement des corvées sont des bienfaits inestimables pour les villes et pour les campagnes. Nous n'avons que des grâces à rendre; pereonne ne le sent plus que vous, et ne le fera mieux sentir. Je m'en rapporte entièrement à votre sagesse et à votre esprit patriotique. J'ai l'honneur d'être, etc.

Voltaire.

j04 lettres choisies de voltaire.

Page 1