A M. DUPONT DE NEMOURS
10 septembre 1775.
Monsieur, le maron et Tagriculteur du mont Jura, à qui vous avez bien voulu écrire une lettre flatteuse et consolante, est si sensible à votre bonté qu'il en abuse sur-le-champ.
Je vous dirai d'abord qu'il n'y a peut-être point de pays en France où Ton ait ressenti plus vivement que chez nous tout le bien que les intentions de M, Turgot devaient faire au royaume. Tout petits que nous sommes , nous avons des états , et ces états ont pris de bonne heure toutes les mesures nécessaires pour assurer la liberté du commerce des grains et l'abolition des corvées. Ce sont deux préliminaires que j'ai regardés comme le salut de la France.
Nous avons célébré , au milieu des masures antiques que je change en une petite ville assez agréable, les bienfaits du ministère. Ma colonie a donné des prix de l'arquebuse dans nos fêtes. Ce prix était une médaille d'or représentant M. Turgot gravé au burin. M'"* de Saint-Julien, sœur de notre commandant, a remporté ce prix. Tout cela nous a encouragés à demander la distraction de notre petit pays d'avec les fermes générales, projet ancien que M. de Trudaîne avait déjà formé, et qui est aussi utile au roi qu'à notre province.
M. Turgot a renvoyé notre mémoire à M. de Trudaine , lequel en conséquence nous a fait ses propositions. Nous les avons acceptées sans délai et sans y changer un seul mot, et nous les avons tous signées avec la plus vive et la plus respectueuse reconnaissance.
Voilà l'état où nous sommes. Les états m'ont chargé de supplier M. Turgot de vouloir bien, s'il est possible, nous donner, pour le l*' d'octobre, ses ordres positifs, suivant lesquels nous prendrons nos arrangements, et nous ferons les fonds pour payer à la ferme générale l'indemnité à elle accordée pour subvenir à la confection des chemins sans contées, et pour acquitter annuellement les dettes de la province. Nous payerons tout avec allégresse, et nous regarderons le bienfaiteur de la France comme notre bienfaiteur particulier.
J'apprends que vous êtes assez heureux, M, Turgot et vous, pour loger sous le même toit. Je m'adresse à vous pour vous prier de l'instruire de nos intentions, de notre soumission et de notre reconnaissance. Ayez la bonté de faire un mot de réponse.
J'ai l'honneur d'être, etc.
A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
A Ferney, 18 octobre 1775.
Madame , après avoir été étonné et enchanté de vos victoires pendant quatre années de suite, je le suis encore de vos fêtes. J'ai bien de la peine à comprendre comment Votre Majesté Impériale a ordonné à la mer Noire de venir dans une plaine auprès de Moscou. Je vois des vaisseaux sur cette mer, des villes sur les bords, des cocagnes pour un peuple immense, des feux d'artifice et tous les miracles de l'Opéra réunis.
Je savais bien que la très-grande Catherine II était la première personne du monde entier; mais je ne savais pas qu'elle fût magicienne.
Puisqu'elle a tant de pouvoir sur tous les éléments, que lui en aurait-il coûté de plus pour m'envoyer la flèche d'Abaris, ou le carrosse du bonhomme Élie, afin que je fusse témoin de toutes vos grandeurs et de tous vos plaisirs?
On croit, dans mon pays, que tout cela est un songe. J'en aurais certifié la vérité; j'aurais dit à mes petits compatriotes, qui font les entendus : Messieurs , les fêtes sur la mer Noire sont encore fort peu de chose en comparaison des établissements pour les orphelins et pour les maisons d'éducation ; ces fêtes passent en un jour, mais ces maisons durent tous les siècles.
Je me jette aux pieds de Votre Majesté Impériale pour lui demander bien humblement pardon d'avoir osé l'interrompre par toutes mes importunités misérables.
Je demande pardon d'avoir laissé partir le tableau d'un peintre de la ville de Lyon.
Je demande pardon d'avoir parlé d'un vice-consul de Cadix nommé
506 LETTRES CHOISIES DlE VOLTAIRE.
Widellin, et d'un autre qui se présente pour exercer la suprême dignité du vice-consulat.
Je demande pardon d'avoir proposé une autre dignité de consul à Marseille.
J'ai honte de dire qu'il se présentait encore un autre consul à Lyon.
L'empire romain ne donnait jamais que deux consulats à la fois; mais tout le monde veut être consul de Russie. Tous ceux qui entrent chez moi et qui voient votre portrait s'imaginent que j'ai un grand crédit à votre cour. Ils me disent : Faites-nous consuls de cette impératrice qui devrait être souveraine de tout ce globe, mais qui en possède environ un quart. Je tâche de réprimer leur ambition.
Je ferais mieux, madame, de réprimer ma bavarderie. Je sens que j^ennuie la conquérante, la législatrice , la bienfaitrice : il m'est permis de l'adorer, mais il ne m'est pas permis de l'ennuyer à cet excès. Il faut mettre des bornes à mon zèle et à mes témérités, il faut se borner malgré soi au profond respect.