Nicomède, tragédie, acte IV, scène nu
Il y a apparence que les bons auteurs du siècle de Louis XIV dureront autant que la langue française ; mais ne découragez pas leurs successeurs en assurant que la carrière est remplie, et qu'il n'y a plus de place. Corneille n'est pas assez intéressant ; souvent Racine n'est pas assez tragique. L'auteur de VinceslaSy celui de Wiadamiste et d'Electre^ avec leurs grands défauts, ont des beautés particulières qui manquent à ces deux grands hommes ; et il est à présumer que ces trois pièces resteront toujours sur le théâtre français, puisqu'elles s'y sont soutenues avec des acteurs différents ; car c'est la vraie épreuve d'une tragédie.
Que dirai-je de Manliusj pièce digne de Corneille, et du beau rôle d'Ariane, et du grand intérêt qui règne dans Amasis^*i Je ne vous parlerai point des pièces tragiques faites depuis vingt années : comme j'en ai composé quelques-unes, il ne m'appartient pas d'oser apprécier le mérite des contemporains qui valent mieux que moi ; et à l'égard de mes ouvrages de théâtre, tout ce que je peux en dire, et vous prier d'en dire aux lecteurs, c'est que je les corrige tous les jours.
Mais quand il paraîtra une pièce nouvelle, ne dites jamais comme l'auteur odieux des Observations * et de tant d'autres brochures : Li pièce est excellente^ ou elle est mauvaise ; ou tel acte est impertinent, un tel rôle est pitoyable. Prouvez solidement ce que vous en pensez, et laissez au public le soin de prononcer. Soyez sûr que l'arrêt sera contre vous toutes les fois que vous déciderez sans preuve, quand même vous auriez raison; car ce n'est pas votre jugement qu'on demande, mais le rapport d'un procès que le public doit juger.
Ce qui rendra surtout votre journal précieux, c'est le soin que vous aurez de comparer les pièces nouvelles avec celles des pays étrangers qui seront fondées sur le même sujet. Voilà à quoi l'on manqua dans le siècle passé, lorsqu'on fit l'examen du Cid; on ne rapporta que quelques vers, de l'original espagnol; il fallait comparer les situations. Je suppose qu'on nous donne aujourd'hui Manlius, de La Fosse, pour la première fois ; il serait très-agréable de mettre sous les yeux du lecteur la tragédie anglaise ' dont elle est tirée. Paraît-il quelque ouvrage instructif sur les pièces de l'illustre Racine; détrompez le public de l'idée où l'on est que
1. Tragédies de La Fosse, Thomas Corneille, La Grange-Chance! . (G. A.)