A MADAME LA MARQUISE DE MINEURE
A Viïlaps, 1710.
Auriez-vous, madame, assez de bonté pour moi pour être un peu fâchée de ce que je suis si longtemps sans vous écrire ? Je suis éloigné depuis SIX semaines de la désolée ville de Paris : je viens de quitter le Bruel, où j'ai passé quinze jours avec M. le duc de La Feuillade '• N'estil pas vrai que c'est bien là un homme 7 Et, si quelqu'un approche de la perfection, il faut absolument que ce soit lui. Je suis si enchanté de son commerce, que je ne peux m'en taire, surtout avec vous, pour qui vous savez que je pense comme pour M. le duc de La Feuillade, et qui devez sûrement l'estimer, par la raison qu'on a toujours du goût pour ses semblables.
Je suis actuellement à Villars : je passe ma vie de château en château ; et, si vous aviez pris une maison à Passi, je lui donnerais la préférence sur tous les châteaux du monde.
Je cvBxns bien que toutes les petites tracasseries que M. Law a eues avec le peuple de Paris ne rendent les acquisitions un peu difficiles. Je songe toujours à vous lorsqu'on me parle des affaires présentes ; et, dans la ruine totale que quelques gens craignent, comptez que c'est votre intérêt qui m'alarme le plus.
Vous méritiez assurément une autre fortune que celle que vous avez ; mus encore faut-il que vous en jouissiez tranquillement, et qu'on ne vous Fécome pas. Quelque chose qui arrive, on ne vous ôtera point les agréments de l'esprit. Mais, si on y va toujours du même train, on pourra bien ne vous laisser que cela ; et franchement ce n'est pas assez pour vivre commodément, et pour avoir une maison de campagne où je puisse avoir l'honneur de passer quelque temps avec vous.
Notre poëme * n'avance guère. 11 faut s'en prendre un peu au biribi, où je perds mon bonnet. Le petit Génonville m'a écrit une lettre en vers qui est très-jolie ; je lui ai fait réponse ^, mais non pas si bien. Je sOu->
1. Louis de La Feuillade, né en 1673, maréchal de France en 1724, mort en 1725.