‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 27 sur 246 · A LA RIVIERE-BOURDET · texte numérisé non relu

A LA RIVIERE-BOURDET

Octobre 1724.

Vous m'avez causé un peu d'embarras par vos irrésolutions *. Vous m'avez fait donner deux ou trois paroles différentes à M. de Richelieu, qui a cru que je Fai voulu jouer. Je vous pardonne tout cela de bon cœur* puisque vous demeurez avec nous. Je faisais trop de violence à mes sentiments lorsque je voulais m'arracher de vous pour faire votre fortune. Votre bonheur m'aurait coûté le mien, mais je m'y étais résolu malgré moi, parce que je penserai toute ma vie qu'il faut s'oublier soimême pour songer aux intérêts de ses amis. Si le même principe d'amitié qui me forçait à vous faire aller à Vienne vous empêche d'y aller, et si avec cela vous êtes content de votre destinée, je suis assez heureux et je n'ai plus rien à désirer que de la santé. On me fait espérer qu'après l'anniversaii-e de ma petite vérole, je me poiterai bien ; mais, en attendant, je suis plus mal que je n'aie jamais été. 11 m'est impossible de sortir de Paris dans Tétat où je suis. Je passe ma vie dans mon petit appartement; j'y suis presque toujom's seul, j'y adoucis mes iiiaux par un travail qui m'amuse sans me fatiguer, et par la patience avec laquelle je souffre. Je fis l'effort, ces jours passés, d'aller à la comédie du Passif

1. On voit par cette con-espondance que M. Thiriot refusa d'abord la place de sccrétaiiv d'ambassade du duc de Richelieu, puis l'accepta et enfin la refusa tout à fait, en donnant pour motif qu'il ne voulait se séparer de Voltaire. Mais il est douteux que Thiriot ait été mu par un sentiment aussi délicat. Son apathie naturelle Taura empêché d'accepter un poste pour lequel il fallait se déplacer et changer son train de vie habituel.

du Présent et de X Avenir * ; c'est Legrand qui en est Tauteur. Cela ne vaut pas le diable ; mais cela réussira, parce qu'il y a des danses et de petits enfants. Jamais la comédie n'a été si à la mode. Le public se divertit autant de la petite troupe, qui est restée à Paris, que le roi s'ennuie de la grande, qui est à Fontainebleau.

Dites un peu à M** de Dernières qu'elle devrait bien m'écrire. Je sais qu'on peut se lasser à la fin d'avoir un ami comme moi, qu'il faut toujoura consoler. On se dégoûte insensiblement des malheureux. Je ne serai donc point surpris quand, à la longue, l'amitié de M"** de Bernières s'affaiblira pour moi; mais dites-lui que je lui suis plus attaché qu'un homme plus sain que moi ne le peut être, et que je lui promets pour cet hiver de la santé et de la gaieté.

11 n'y a nulles nouvelles ici; mais à la Saint-Martin je crois qu'on saura de mes nouvelles dans Paris.

\ M. DE CIDEVILLE

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