VI NOTICE SIR VOLTAIRE
pays. Le marquis, à qui il suscita plus d'un embarras, le renvoya à Paris en décembre 1713. Son père le contraignit d'entrer chez un procureur, maître Alain, rue Pavée-Saint-Bernard, près les degrés de la place Maubert. C'est dans cette étude qu'il se lia avec Thiriot, plus jeune que lui de deux années, dont il demeura toujours l'ami. Il continua de s'adonner à la poésie. Il concourut en 1716, avec VOde sur le vœa de Louis XIII, pour un prix à l'Académie. Mais l'Académie lui préféra les vers de l'abbé Dujarry, pauvre poëte de soixante-cinq ans. La première lettre de notre recueil est relative à cette préférence que Voltaire ne pardonna point. Nous n'avons pas transcrit intégralement cette lettre ; elle renferme de longues et minutieuses remarques sur le poëme de l'abbé rujarr3% qu'il était sans intérêt de reproduire. Vingtdeux ans plus tard, en 1736, Voltaire revenait encore sur ce sujet et écrivait aux auteurs de la Bibliothèque française :
« Il est vrai que ce fut M. l'abbé Dujarry qui remporta le prix ; je ne crois pas que mon ode fût trop bonne, mais le public ne souscrivit pas au jugement de l'Académie. Je me souviens qu'entre autres fautes assez singulières dont le petit poëme couronné était plein, il y avait ce vers :
Et des pôles brûlants jusqu*aux pôles glacés.
« Feu M. de Lamotte, très-aimable l.omme et de beaucoup d'esprit, mais qui ne se piquait pas de science, avait par son crédit fait donner ce prix à l'abbé Dujarry ; et quand on lui reprochait ce jugement, et surtout le vers du pôle glacé et du pôle brûlant, il répondait que c'était une affaire de physique qui était du ressort de l'Académie des sciences et non de l'Académie française ; que d'ailleurs il n'était pas bien sûr qu'il n'y eût point de pôles brûlants, et qu'enûn l'abbé Dujarry était son ami. »
Voltaire avait vingt ans à l'époque de ce début malheureux. Notre recueil l'accompagnera jusqu'à la fin de sa vie, c'est-à-dire jusqu'en 1778, pendant soixante-quatre années.
Après la mort de Louis XIV, des vers satiriques contre le régent lui furent attribués. 11 fut exilé d'abord à Tulle, puis il obtint que le château de Sully-sur-Loire lui fût assigné comme séjour; le château de Sully appartenait au duc de Sully; c'était u le plus aimable château », habité par « la meilleure compagnie du monde », comme Voltaire le dit dans la troisième lettre de notre recueil. Une épllre qu'il adressa au duc d'Orléans pour se justifier lui fit rendre la liberté de revenir à Paris, mais il y fut à peine que de nouvelles satires circulèrent et lui furent imputées. Il fut arrêté et emprisonné à la Bas-
NOTICE SUR VOLTAIRE. vu
tille, où il demeura du 17 mai 1717 au 10 avril 1718. Il y acheva la tragédie i'CEdipe et y commença la Henriade,
11 sortit de la Bastille et fut présenté au régent, qui lui remit une gratification de mille écus. Le poëte gracié lui aurait dit : « Je remercie votre Altesse Royale de ce qu'elle veut bien se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement. » Un billet que nous avons reproduit (page 4) porte la trace de cette sorte de réconciliation. A cette date de sa vie, 1718, il changea son nom d'Arouet contre celui de Voltaire, « pour voir, dit-iî, s'il sera plus heureux sous ce nouveau nom que sous le premier ».
Le succès de la tragédie d'Œdipe (18 novembre 1718) mit le jeune poëte à la mode. 11 devint l'ami, le commensal des^grands. Il mena une vie dissipée et mondaine , laborieuse cependant. Il fut à cette époque l'hôte de la présidente de Bernières, à qui il paya pension, dans sa maison de la rue de Beaune et à sa campagne de la Rivière-Bourdet. Des lettres nombreuses furent échangées entre Voltaire et la présidente, et l'on en trouvera quelques-unes dans ce recueil. Il s'occupait activement d'accroître sa fortune, déjà considérable. En 1722, il avait reçu une pension de deux mille livres. II avait hérité, à la mort de son père, de quatre mille deux cent cinquante livres de rente. Il profite de ses hautes relations pour se faire concéder des privilèges, qu'il revend à des traitants. Il est homme d'affaires habile, en même temps qu'homme du monde et poëte.
Dans cet intervalle il achevait sa Henriade, que l'abbé Desfontaines fit imprimer frauduleusement à Rouen, en 1723, sous le titre de : La Ligue ou Henri le Grand, poime épique.
Le k novembre de cette même année, il fut atteint de la petite vérole, au château du président de Maison. 11 fut bientôt hors de danger et put être transporté à Paris, le !«*• décembre. 11 raconte lui-même (page 22) comment il était à peine sorti du château, que le feu prit dans la chambre qu'il avait occupée et consuma une partie des bâtiments. Tous ces événements, l'apparition de la Henriade, la première représentation de Mariamne (6 mars 172i), son existence à la cour, où la reine Marie Leckzinska lui accorda une pension de mille cinq cents livres, sa maladie enfin, ont leur écho dans sa correspondance de l'année 1723 à l'année 1725.
Au mois de décembre 1725, eut lieu son aventure avec le chevalier de Rohan. Voltaire était, selon quelques récits, à table chez le duc de Sully, selon d'autres, dans la loge d'Adrienne Lecouvrcur, à la Coméiie-Française, parlant haut et vivement. Le chevalier de Rohan (second fils du duc de Rohan-Chabot) dit : « Quel est donc ce jeune homme qui parle si haut? — C'est, répondit