VIII NOTICE SUR VOLTAIRE
Voltaire, un homme qui ne traîne pas un grand nom , mais qui sait honorer celui qu'il porte. » Le chevalier leva sa canne, ne le frappa pas, et dit, rapporte Mathieu Marais, qu'on ne devait lui répondre qu'à coups de bâton. (( M"' Lecouvreur, continue Mathieu Marais, tombe évanouie, on la secourt, la querelle cesse. Le chevalier fait dire à Voltaire, à deux ou trois jours de là, que le duc de Sully l'attendait à dîner. Voltaire y va, ne croyant pas que le message vînt du chevalier. Il dîne bien. Un laquais vient lui dire qu'on le demande : il descend, va à la porte, et trouve trois messieurs garnis de cannes, qui lui régalèrent les épaules et les bras gaillardement. On dit que le chevalier de Rohan était dans un fiacre (Mathieu Marais avait dit d'abord : dans une boutique vis à vis), lors de l'exécution ; qu'il criait aux frappeurs : <( Ne lui donnez point sur la tête. » Et que le peuple d'alentour disait : « Ah! (( le bon seigneur! » Mon poète crie comme un diable, met Tépée à la main, remonte chez le duc de Sully qui trouve le fait incivil et violent, va à l'Opéra conter sa chance à M"* de Prie, qui y était, et de là on court à Versailles, où on attend la décision de cette affaire, qui ne ressemble pas mal à un assassinat. »
Abandonné de la plupart de ses amis. Voltaire disparaît du monde pendant six semaines, passe ses journées chez un maître d'escrime ; au bout de ce temps, il provoque le chevalier, qui accepte le duel pour le lendemain; mais dans la nuit (17 au 18 avril 1726), il est arrêté et jeté à la Bastille. 11 y resta un mois; il en sortit, à la condition qu'il se retirerait en Angleterre, il lit quelques tentatives pour rencontrer l'homme qui l'avait outragé, comme on voit dans la lettre à Thiriot, datée du 12 août 1726. S'étant convaincu de l'inutilité de ses tentatives de vengeance, il sortit de France, chercha asile aux environs de Londres, où il se lia avec plusieurs Anglais de distinction, entre autres avec milord Bolingbroke et un riche négociant nommé Falkener. Il y connut aussi Pope et Sv^ift; il y étudia la littérature anglaise, y publia, en anglais, un essai sur la poésie épique et un essai sur les guerres civiles de France, pour servir de pièces explicatives à la Henriade. C'est à Londres, en 1728, qu'il ût paraître la première édition authentique de ce poëme, qu'il dédia à la reine d'Angleterre. Parmi les lettres qui datent de son séjour aux environs de Londres, on remarque celle si piquante et si humoristique, adressée à un anonyme (page 60 de notre recueil).
Voltaire revint à Paris, en 1729, sous le ministère de M. de Maurepas. 11 y vécut d'abord dans la retraite; il accrut sa fortune par d'heureuses opérations financières. 11 acheva la tragédie de Brulus, qui se ressentait de l'influence exercée sur l'auteur par la lecture de Shakspeare et du Caton d'Addison ; il termina aussi V Histoire de Charles XII, qu'il fit imprimer sans permission.
NOTICE SUR VOLTAIRE. ix
à Rouen , par le libraire lore, et grâce aux soias de ses amis Forment et' Cideville.
Dans le séjour qu'il fit en Normandie, à cette occasion, il composa Jules Cèscn* et Eriphile qui fut jouée sans succès, le 7 mars 1732. II se mit aussitôt à une autre œuvre avec plus d'ardeur, et' écrivit Zaïre qui fut représentée le 13 août de la même année. Il constate avec la joie la plus vive le succès de sa nouvelle tragédie, dans ses lettres à Cideville et à Formont (pages 80 et 81).
Mais deux nouveaux ouvrages allaient troubler la tranquillité passagère dont il jouissait : le Temple du goût, « cet amas de pierres de scandale )> comme il l'appelle, qui lui fit beaucoup d'ennemis parmi les littérateurs contemporains, et les Lettres anglaises ou Lettres philosophiques qui furent déférées au parlement et condamnées à être brûlées, par arrêt du 10 juin 1734. Au commencement de cette même année, il avait fait jouer la tragédie d'' Adélaïde DugutscHn, qui fut accueillie avec froideur.
La crainte d'être poursuivi et arrêté pour ses Leltres anglaises le détermina à s'enfuir au château de Cirey, en Lorraine, appartenant à la marquise du Châtelet, dont il avait fait récemment connaissance. « J'étais las de la vie oisive et turbulente de Paris, dit-il dans ses Mémoires ; ']e trouvai, en 1733, une jeune dame qui pensait à peu près comme moi et qui prit la résolution d'aller passer plusieurs années à la campagne pour y cultiver son esprit, loin du tumulte du monde : c'était M*"* la marquise du Châtelet, la femme de France qui avait le plus de disposition pour toutes les sciences. Son père, le baron de Breteuil, lui avait fait apprendre le latin, qu'elle possédait comme M"* Dacier-, elle savait par cœur les plus beaux morceaux d'Horac?, de Virgile et de Lucrèce; tous les ouvrages philosophiques de Cicéron lui étaient fami* liers. Son goût dominant était pour les mathématiques et pour la métaphysique. On a rarement uni plus de justesse d'esprit et plus de goût avec plus d'ardeur de s'instruire. Elle n'aimait pas moins le monde et tous les amusements de son âge et de son sexe. Cependant elle quitte tout pour aller s'ensevelir dans un château délabré, sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine, dans un terrain très-ingrat et très-vilain. Elle embellit ce château, qu'elle orna de jardins assez agréables. J'y bâtis une galerie, j'y formai un très-beau cabinet de physique. Nous eûmes une bibliothèque nombreuse. Quelques savants vinrent philosopher dans notre retraite. »
Il s'y occupe beaucoup de la philosophie de Newton, de physique et de chimie. Il fait des voyages et des séjours en Hollande, à Paris, à la cour de Lunéville. Il compose la tragédie d'Alzire, représentée à Paris, le 27 jan-