XII NOTICE SDR VOLTAIRE
écrit de tout, ce qui composa une rhétorique et une poétique à son usage. )> Voltaire était dans l'enthousiasme. Aux défiances dont ses amis lui faisaient part et que M*^" Denis, sa nièce, lui exprimait. Voltaire répondait en montrant la lettre que le roi écrivait à son nouvel h6te, à la date du 23 août 1750. Voici cette lettre dont il est question à lapage 220 de ce recueil :
u Berlin, 23 août 1850.
<( J'ai vu la lettre que votre nièce vous écrit de Paris; l'amitié qu'elle a pour vous lui attire mon estime. Si j'étais M"« Denis, je penserais de même; mais étant ce que je suis, je pense autrement. Je serais au désespoir d'être cause du malheur de mon ennemi, et comment pourrais-je vouloir l'infortune d'un homme que j'estime, que j'aime et qui me sacrifie sa patrie et tout ce que l'humanité a de plus cher? Non, mon cher Voltaire, si je pouvais prévoir que votre transplantation pût tourner le moins du monde à votre désavantage, je serais le premier à vous en dissuader. Oui, je préférerais votre bonheur au plaisir extrême que j'ai de vous voir. Mais vous êtes philosophe, je le suis de même; qu'y a-t-il de plus naturel, de plus simple et de plus dans l'ordre, que des philosophes faits pour vivre ensemble, réunis par la même étude, par le même goût et par une façon de penser semblable, se donnant cette satisfaction? Je vous respecte comme mon maître en éloquence et en savoir ; je vous aime comme un ami vertueux. Quel esclavage, quel malheur, quel changement, quelle inconstance de fortune y a-t-il à craindre dans un pays où on vous estime autant que dans votre patrie, et chez un ami qui a le cœur reconnaissant? Je n'ai point la folle présomption de croire que Berlin vaut Paris. Si les richesses, la grandeur et la magnificence font une ville aimable, nous le cédons à Paris. Si le bon goût, peut-être plus généralement répandu, se trouve dans un endroit du monde, je sais et je conviens que c'est à Paris. Mais vous, ne portez-vous pas ce goût partout où vous êtes? Nous avons des organes qui nous suffisent pour vous applaudir, et en fait de sentiments nous ne le cédons à aucun pays du monde. J'ai respecté l'amitié qui vous liait à M*""" du Châtelet, mais après elle, j'étais un de vos plus anciens amis. Quoi I parce que vous vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison devient une prison pour vous? Quoi! parce que je suis votre ami, je serais votre tyrian? Je vous avoue que je n'entends pas cette logique-là, que je suis fermement persuadé que vous serez fort heureux ici tant que je vivrai, que vous serez regardé comme le père des lettres et des gens de goût ; et vous trouverez en moi toutes les consolations qu'un homme de votre mérite peut attendre de quelqu'un qui l'estime. Bonsoir. Fédébic. »
NOTICE SUR VOLTAIRE. xiii
Voltaire, enchanté, proclamait Berlin une nouvelle Athènes. II travaillait au Siècle de Louis XIV, qui parut à Berlin en 1752, et retouchait Rome sauvée, qui, le 2k février 1752, fut représentée à Paris. II ne tarda pas cependant à s'apercevoir que les roses de Potsdam n'étaient pas sans épines. Il eut des querelles avec Maupertuis, président de l'Académie de Berlin; avec Baculard d'Arnaud. Le procès qu'il soutint contre un certain juif nommé Hirschell eut un retentissement fâcheux. II sentit bientôt qu'il aurait tort de trop compter sur l'amitié de Frédéric, et nous voyons ses inquiétudes à ce sujet percer dans sa correspondance, dés la fin de l'année 1751 (page 220). 11 s'éleva entre Maupertuis et le professeur hollandais Kœnig une dispute scientifique dans laquelle Voltaire intervint par la fameuse Diatribe du docteur Akakia. Frédéric prit parti pour Maupertuis et fit brûler la brochure bouffonne, sur la place d'Armes, par la main du bourreau. De ce moment Tirritation augmente entre le poète et le monarque; on la voit grandir dans les lettres écrites pendant l'année 1752 et les premiers mois de 1753.
Voltaire n'aspirait plus qu'à fuir la cour du Salomon du Nord qu'il qualifiait maintenant de Busiris. Il obtint enfin la permission de partir, et il se mit en route le 26 mars 1753 ; il s'arrêta pendant une vingtaine de jours à Leipsick, passa un mois auprès de la duchesse de Saxe-Gotha, rendit visite au landgrave de Hesse-Cassel, et arriva à Francfort, où il descendit à Thôtel du Lion d'or, et où sa nièce, M"« Denis, vint le retrouver. Il était guetté par le baron de Freytag, résident prussien. Frédéric, averti que, dans ses diverses stations. Voltaire s'était égayé aux dépens d'un recueil de poésies qu'il lui avait donné, avait fait envoyer à ce résident l'ordre de redemander à Voltaire la clef de chambellan, la croix et le ruban de Tordre pour le Mérite et de saisir dans ses papiers toutes les lettres et écritures de la main du roi ainsi qu'un livre contenu dans ses bagages. Le 1«' juin, Freytag se présenta pour remplir sa mission. Voltaire a raconté dans ses Mémoires toute cette affaire, en assaisonnant son récit du sel le plus piquant :
« Cet ambassadeur et un marchand nommé Smith, condamné ci-devant à l'amende pour fausse monnaie, me signifièrent, de la part de Sa Majesté le roi de Prusse, que j'eusse à ne point sortir de Francfort jusqu'à ce que j'eusse rendu les effets précieux que j'emportais à Sa Majesté. Hélas ! messieurs, je n'emporte rien de ce pays-là, je vous jure, pas môme les moindres regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne brandebourgeoise que vous redemandez? Cétre, monsir, répondit Freytag, F œuvre de poishie du roi mon gracieux maître. Oh I je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui réplîquai-je, quoique après tout j'aie plus d'un droit à cet ouvrage. 11 m'a