XIV NOTICE SUR VOLTAIRE
fait présent d'un bel exemplaire imprimé à ses dépens. Malheureusement cet exemplaire est à Leipsick avec mes autres effets. Alors Freytag me proposa de rester à Francfort jusqu'à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé ; et il me signa ce beau billet :
« Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est l'œuvre de po'tshie (( du roi mon maître, que Sa Majesté demande ; et l'œuvre de potshie rendu à (( moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. A Francfort, l*"" de juin 1753. (( Freytag, résident du roi mon maître '. » J'écrivis au bas du billet : Bon pour Vœuvre de potshie du roi votre maUre * : de quoi le résident fut trèssatisfait.
« Le 17 de juin arriva le grand ballot de poèshie. Je remis fidèlement ce sacré dépôt, et je crus pouvoir m'en aller sans manquer à aucune tête couronnée ; mais, dans l'instant que je partais, on m'arrête, moi, mon secrétaire et mes gens ; on arrête ma nièce ; quatre soldats la traînent au milieu des boues chez le marchand Smith, qui avait je ne sais quel titre de conseiller privé du roi de Prusse. Ce marchand de Francfort se croyait alors un général prussien : il commandait douze soldats de la ville dans celte grande affaire, avec toute l'importance et la grandeur convenables. Ma nièce avait un passeport du roi de France, et, de plus, elle n'avait jamais corrigé les vers du roi de Prusse. On respecte d'ordinaire les dames dans les horreurs de la guerre; mais le conseiller Smith et le résident Freytag, en agissant pour Frédéric, croyaient lui faire leur cour en traînant le pauvre beau sexe dans les boues.
« On nous fourra tous dans une espèce d'hôtellerie, à la porte de laquelle furent postés douze soldats : on en mit quatre autres dans ma chambre, quatre dans un grenier où Ton avait conduit ma nièce, quatre dans un gi:letas ouvert à tous les vents, où Ton fit coucher mon secrétaire sur de la paille. Ma nièce avait, à.la vérité, un petit lit; mais ses quatre soldats, avec la baïonnette au bout du fusil , lui tenaient lieu de rideaux et de femmes de chambre.
« Nous avions beau dire que nous en appelions à César, que l'empereur avait été élu dans Francfort, que mon secrétaire était Florentin et sujet de Sa Majesté impériale, que ma nièce et moi nous étions sujets du roi trèschrétien, et que nous n'avions rien à démêler avec le margrave de Brandebourg : on nous répondit que le margrave avait plus de crédit dans Francfort
1 Voltaire a enjolivé la rédaction et l'orthographe de ce billet. * Encore un détail qui est plus amusant qu*exact.
NOTICE SUR VOLTAIRE. xv
que l'empereur.- Nous fûmes douze jours prisonniers de guerre , et il nous fallut payer cent quarante écus par jour.
« Le marchand Smith s'était emparé de tous mes effets, qui me furent rendus plus légers de moitié. On ne pouvait payer plus chèrement Vœavre de poeshie du roi de Prusse. Je perdis environ la somme qu'il avait dépensée pour me faire venir chez lui et pour prendre de mes leçons. Partant nous fûmes quittes. »
Plusieurs des lettres de notre recueil sont relatives à cette aventure de Francfort (pages 23fi à 243). Ce ne fut que le 6 juillet que Voltaire put continuer sa route.
Il passa la fin de l'année 1753 et le commencement de Tannée 1754 dans l'Alsace et dans la Lorraine, à Colmar, à Plombières, à Tabbaye de Senones auprès de dom Calmet. Au mois de novembre, il partit pour Lyon, s'y arrêta pendant quelques semaines, puis gagna la Suisse.. Il résida deux mois au château de Prangins, propriété du baron de Guiger, et aux mois de janvier et de février 17'i5 acheta deux résidences. Tune nommée Mourion, près de Lausanne, l'autre qu'il appela les Délices, prés de Genève.
Pendant qu'il s'établissait ai isi sur les limites de la Suisse et de la France, où il devait passer le reste de ses jours, il fit représenter à Paris VOrphelin de la Chine (20 août 1755) qui obtint un brillant succès. En 1756 il publia VEssai sur l'histoire générale et sur les mœurs et l'esprit des nations depuis Charlemagni jusqu'à nos jours, qui fut vivement attaqué.
En 1758, il fit l'acquisition des terres de Ferney et de Tourney, à une lieue de Genève, dans le pays de Gex. Sa principale habitation, à dater de 1760, fut à Ferney, où il fit de grandes constructions et de grandes plantations, u Je me suis fait, disait-il, un assez joli royaume. » Ferney et Tourney formèrent, en effet, grâce à de nouvelles acquisitions, une propriété presque d'un S3ul tenant, qui comprenait environ deux lieues de pays. Son train de maison était de trente personnes et de douze chevaux. Il recevait beaucoup de monde. Il fut visité par beaucoup de gentilshommes, d'hommes de lettres, de comédiens qui venaient jouer sur son théâtre de Ferney : citons le duc de Richelieu, le duc de Villars, Turgot, Florian, Villette, Lanraguais, M'"* d'Épina> , Palissot, Ximenès, la Harpe, d'Alembert, Lekain, M'*' Clairon, etc., etc. 11 exerçait envers ces visiteurs une hospitalité seigneuriale. Il écrivait autant et plus de lettres qu'un ministre d'État. Ce commerce épistolaire était sa principale force, son grand moyen d'action. Presque tous les souverains de l'Europe briguèrent des lettres de lui, et il n'en refusait à personne. L€j;iombre de celles qu'on possède (et l'on en découvre tous le^ jours d'inédites) dépasse huit mille.