‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 96 sur 246 · OVID · texte numérisé non relu

OVID

Enfin je m'en aUais tout doucement à Plombières prendre les eaux, par ordre du roi ; mais par les ordonnances de Gervasi, qui est meilleur médecin que les plus grands rois, je reste quelque temps à Strasbourg. Je vise à l'hydropisie. Je n'en avais pas l'air ; mais vous savez qu'il n'y a rien de plus sec qu'un hydropique. Gervasi a jugé que des eaux n'étaient pas trop bonnes contre des eaux, et il m'a condamné aux cloportes'? J'ai été plus d'une fois en ma vie condamné aux béfes.

i. Frédéric II était électeur de Brandebourg. 2. ILs servaient de remède contre l'hydropisie.

J'ai trouvé ici la fille de MonimeS à qui vos bontés ont sauvé autrefois quelque bien. C'est une créature aujourd'hui bien à plaindre. J'ai peur même que le préteur son père, qui n'était pas un préteur romain, ne lui ait fait perdre une partie de ce que vous lui aviez sauvé. J'ai cherché dans ses traits quelque ressemblance à votre ancienne amie, et je n'en ai point trouvé. Je ne m'intéresse pas moins à son triste sort.

L'abbé d'Aïdie, qui a passé ici avec M. le cardinal de Soubise, m'est venu apparaître un moment. Vous le verrez probablement bientôt, et ce ne sera pas à Pontoise. Je me flatte bien que vous faites à Paris de fréquents voyages, et que, si vous vous exilez par respect humain, vous revenez voir vos amis par goût. J'ignore parfaitement quand j'aurai la consolation de vous embrasser de mes mains potelées. Je crois que si vous me voyez en vie, vous me mettrez à mal, cela veut dire que vous me feriez faire encore une tragédie. L'électeur palatin m'a fait la galanterie de faire jouer quatre de mes pièces. Cela a ranimé ma vieille verve, et je me suis mis, tout mourant que je suis, à dessiner le plan d'une pièce nouvelle toute pleine d'amour. J'en suis honteux ; c'est la rêverie d'un vieux fou. Tant que j'aurai les doigts enflés à Strasbourg, je ne serai pas tenté d'y travailler; mais si je vous voyais, mon cher ange, je ne répondrais de rien.

Comment se- porte M"* d'Argental? comment vont vos amis, vos plaisirs, votre Pontoise? avez-vous vu ma pauvre nièce, le martyr de l'amitié et la victime des Vandales? n'avez-vous pas été bien ébaubi? L'aventure est unique. Jamais Parisienne n'avait été encore mise en prison chez les Bructères pour Y œuvre de poêshies d'un roi des Borusses. Certes le cas est rare.

Mon ange, tout ce que vous voyez vous rendra plus philosophe que jamais. Si je vous disais que je le suis, me croiriez-vous? Je n'en crois rien, moi. Cependant, depuis Gotha jusqu'à Strasbourg, de princes en yangois, et de palais en prison et cabarets, j'ai tranquillement travaillé cinq heures par jour au même ouvrage. J'y travaille encore avec mes doigts enflés, qui vous écrivent que je vous aime tendrement.

1. M*** Daudet, fille d'Adriennc Lecouvreur et de M. de Klinglin, préteur royal à Strasbourg. (G. A.)

2hk LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

A M. DE MALESHEBBES.

A Colmar, 25 décembre 1753.

Parmi les barbouilleurs de papier qui font des vœux pour M. de Malesherbes, qui lui souhaitent des années heureuses et qui l'ennuient, il en est un, sur les bords du Rhin, qui lui est attaché avec un respect aussi tendre que toute la rue Saint- Jacques ensemble ^ Il prend la liberté de lui envoyer les feuilles ci-jointes. Si M. de Malesherbes daigne les parcourir, on lui demande bien pardon de lui faire perdre ce temps , et on le remercie très-humblement de son indulgence.

A M. DE MALESHEBBES.

A Colmar, 24 février 1754.

Monsieur, les maladies qui m'accablent et qui me mènent oh M. de la Reynière est allé ' me privent de la consolation de vous témoigner de ma main combien je suis sensible à tout ce qui vous regarde. Permettez, monsieur, qu'en même temps j'aie l'honneur de vous adresser le procèsverbal ci-joint. Je mets aussi sous votre protection une lettre à monseigneur le chancelier. La calomnie va vite, et la vérité va lentement. Pourquoi faut-il qu'il soit si aisé dédire au roi que j'ai fait un livre impertinent, et qu'il soit si difficile de dire que je ne l'ai pas fait 7 L'acte public ' que j'ai l'honneur de vous envoyer doit servir au moins à démontrer mon innocence, s'il ne sert pas à faire cesser une persécution injuste. Personne n'est plus à portée que vous de rendre gloire à la vérité, et peut-être un mot de votre bouche, dit à propos, m'empêcherait de

1. Quartier de la librairie qui dépendait de Tadministration de M. Alalesherbes. (G. A.)

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