PRÉFACE. XI
largement. Si nombreuses que soient les divisions et le? catégories qu'ils établissent, Voltaire leur fournit toujours des modèles, qui sont comme le type parfait dans chaque genre. Lettres d'amitié, de reconnaissance et de pure civilité; lettres de recommandation de toutes sortes, pour des amis, des malheureux dans le besoin, des opprimés, ou pour des importuns et des indiscrets ; lettres d'envoi ou de remercîment, d'invitation ou de refus, de reproches ou de félicitations, de deuil ou de joie; lettres d'affaires, de commissions frivoles ou sérieuses; lettres anecdotiques ou descriptives, morales, philosophiques, littéraires, historiques ou politiques abondent et s'offrent à tout instant sous la main du lecteur le plus distrait, captivent son attention, charment son esprit, et, en mettant au jour les ressources inouïes de ce génie heureux et fécond, lui révèlent celles d'un art consommé dans le genre littéraire le plus répandu et le plus commun, dans un genre dont chacun forcément , grâce à ses rapports avec la société, brave journellement les difficultés, sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de la prose depuis quarante ans, « sans le savoir. »
Si, pour présenter le plus de modèles possibles, non moins que pour satisfaire à la vérité littéraire et biographique, la variété a été la première règle que nous nous sommes imposée; si dans ces extraits Voltaire ressort sous ses mille aspects divers, avec la prodigieuse activité de son organisation riche et nerveuse ; sïl nous apparaît avec les qualités, voire même les défauts qui le distinguent : ami fidèle, élève reconnaissant, homme obligeant, aimable, humain, auteur consciencieux et docile, critique sûr, défenseur généreux et infatigable des innocents opprimés , et puis aussi , caractère vaniteux, irascible, ennemi implacable et remuant, voisin chicanier et procédurier (nous n'avons pas dû reproduire les lettres où il pousse ces défauts et d'autres plus loin 'encore); s'il se montre à nous dans les personnages multiples qu'il a joués, tour à tour ou à la fois, comme poëte, historien, philosophe, polémiste, auteur ou acteur tragique,
tîl PRÉFACE.
homme de cour et grand seigneur, physicien, architecte, financier, fabricant, constructeur de châteaux, de théâtres ou d'églises, agriculteur, laboureur, éleveur même, etberger, comme il le dit en riant ; si, dis-je, nous avons eu soin de le montrer sous tous les aspects où il mérite de Tètre , toutefois, il est un élément qui a dû dominer dans ce choix, autant par Tirréprochabilité des sujets que par Tautorité infaillible de Voltaire en matière de goût, et par le nombre considérable des lettres qui s'y rapportent , dans une carrière tout entière consacrée à la littérature , — nous voulons dire l'élément littéraire proprement dit.
« SU y avait (dit M. Nisard dans le grand monument qu'il a élevé à la littérature française), s'il y avait à préférer dans l'excellent, je préférerais parmi ces lettres^ celles dont le sujet est littéraire. Je voudrais qu'on en fît un recueil. Ce cours de littérature sans plan et sans dessein, cette rhétorique sans règle d'école seraient un livre unique. Voltaire parle des, choses de l'esprit comme on parle entre honnêtes gens qui songent plus à échanger des idées agréables qu à se faire la leçon. Les genres sont sentis plutôt que définis, leurs limites indiquées comme des questions de convenance.... La vérité, au lieu de s'imposer, se donne comme un plaisir d esprit, dont Voltaire nous invite à essayer.... »
On le voit, cette partie même du recueil qui semble technique, devient pleine de charme sous la plume de Voltaire. Qu'elle n'effraie donc personne, qu'elle tente au contraire tout le monde. Jeunes gens ou hommes faits, écoliers ou écrivains déjà engagés dans la carrière des lettres y trouveront plaisir et profit. Les nombreuses analyses et critiques des œuvres qu'il reçoit ou envoie lui-même, de celles qu'il commente, juge, blâme ou exalte; celles de J. B. Rousseau, du théâtre de Corneille et de Racine, celles des poésies de Boileau, des œuvres de Bossuet, de Massillon, de Virgile, de Shakespeare, sans parler d'autres noms moins fameux; les conseils, les véritables leçons de composition, de poésie, de style, qu'il donne en se jouant, à Helvétius, au prince royal de Prusse, à tous ; les avis qu'il sollicite lui-même de ses anciens maîtres, et