Acte II, scène vu
En observant ces petits artifices de Tart, en parlant quelquefois sans déclamer, en nuançant ainsi les belles couleurs que vous jetez sur le personnage d'Electre, vous arriveriez à cette perfection à laquelle vous touchez, et qui doit être Tobjet d'une âme noble et sensible. La mienne se sent faite pour vous admirer et pour vous conseiller; mais, si vous voulez ê.re parfaite, songez que personne ne Ta jamais été sans écouter des avis, et qu'on doit être docile à proportion de ses grands talents.
A MADAME DENIS
A Clèves. juillet 1750.
C'est à vous, s'il vous plaît, ma nièce, Vous, femme d'esprit sans travers, Philosophe de mon espèce, Vous qui, comme moi, du P«rmesse Connaissez les sentiers divers; C'est àvous^qu'en courant j'adresse Ce fatras de prose et de vers,
Ce récit de mon long voyage :
Non tel que j'en fis autrefois^
Quand, dans la fleur de mon bel âge,
D'Apollon je suivais les lois;
Quand j'osai , trop hardi peut-être,
Aller consulter à Paris,
En dépit de nos beaux esprits,
Le dieu du goût, mon premier maître.
Ce voyage-ci n'est que trop vrai, et ne m'éloigne que trop de vous. N'allez pas vous imaginer que je veuille égaler Chapelle, qui s'est fait, je ne sais comment, tant de réputation pour avoir été de Paris à Montpellier, et en terre papale, et en avoir rendu compte à un gourmand.
Ce n'était pas peut-être un emploi difficile
De railler monsieur d'Assouci :
Il faut une autre plume, il faut un autre style, Pour peindre ce Platon, ce Selon, cet Achille
Qui fait des vers à Sans-Souci.
Je pourrais vous parler de ce charmant asile. Vous peindre ce héros philosophe et guerrier, Si terrible à l'Autriche, et pour moi si facile,
Mais je pourrais vous ennuyer.
D'ailleurs, je ne suis pas encore à sa cour, et il ne faut rien anticiper. Je veux de Tordre jusque dans mes lettres. Sachez donc que je partis de Compiègne le 25 juillet, prenant ma route par la Flandre, et qu'en bon historiographe et en bon citoyen, j'allai voir en passant les champs de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld. Il n'y paraissait pas ; tout cela était couvert des plus beaux blés du monde; les Flamands et les Flamandes dansaient comme si de lien n'eiit été.
Durez, jeux innocents de ces peuples grossiers; Régnez, belle Gérés, où triompha Bellone; Campagnes qu'engraissa le sang de nos guerriers, J'aime mieux V03 moissons que celles des lauriers^
La vanité les cueille, et le hasard les donne.
0 que de grands projets par le sort démentis!
0 victoires sans fruitl ô meurtres inutiles!
Français, Anglais, Germains, aujourd'hui si tranquille»,
Fallait-il s'égorger pour être bons amis ?
J'ai été à Clèves, corap'ant y trouver des relais que tous les bailliages fournissent, moyennant un ordre du roi de Prusse, à ceux qui vont philosopher à Sans-Souci auprès du Salomon du Nord, et à qui le roi accorde la (aveur de voyager à ses dépens; mais Tordre du roi de Prusse éiait resté à Wesel entre les mains d'un homme qui Ta reçu, comme les Espagnols reçoivent les bulles du pape, avec le plus profond respect, et sans en faire aucun usage. Je me suis donc arrêté quelques jours dans le château de cette princesse que Mme de La Fayette a rendue si fameuse*.
Mais de cette héroïne et du duc de Nemours On ignore en ces lieux la galante aventure.
Ce n'est pas ici, je vous jure^ Le pays des romans, ni celui des amours.
C'est dommage, car le pays semble fait pour les princesses de Clèves ; c'est le plus beau lieu de la nature, et Tart a encore ajouté à sa situation. C'est une vue supérieure à celle de Meudon; c'est un terrain planté comme les Champs-Elysées et le Bois de Boulogne, c'est une colline couverte d'allées d'arbres en pente douce. Un grand bassin reçoit les eaux de cette colline ; au milieu s'élève une statue de Minerve. L'eau de ce premier bassin est reçue dans un second, qui la renvoie à un troisième, et le bas de la colline est terminé par une cascade ména^^ée dans une vaste grotte en demi-cercle ; la cascade laisse tomber ses eaux dans un canal qui va arroser une vaste