‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 104 sur 157 · I. La Princesse de Clèves^ roman de Mme de La Fayette · texte numérisé non relu

I. La Princesse de Clèves^ roman de Mme de La Fayette

prairie et se joindre à un bras du Rhin. Mlle de Scudéri et La Galprenède auraient rempli de cette description un tome de leurs romans; mais, moi, historiographe, je vous dirai seulement qu'un certain prince, Maurice de Nassau, gouverneur, de son vivant, de cette belle solitude, y fit presque toutes ces merveilles. Il s'est fait enterrer au milieu des bois, dans un grand diable de tombeau de fer, environné de tous les plus vilains bas-reliefs du temps de la décadence de Tempire roiaain, et de quelques monuments gothiques, plus grossiers encore. Mais le tout serait quelque chose de fort respectable pour ces esprits profonds qui tombent en extase à la vue d'une pierre mal taillée, pour peu qu'elle ait deux mille ans d'antiquité.

Un autre monument antique, c'est le reste d'un grand chemin pavé, construit par les Romains, qui allait à Francfort, à Vienne et à Gonstansinople. Le Saint-Empire, dévolu à TAllemagne, est un peu déchu de sa magnificence ; on s'embourbe aujourd'hui en été dans l'auguste Germanie. De toutes les nations modernes, la France et le petit pays des Belges sont les seuls qui aient des chemins dignes de l'anliquité. Nous pouvons surtout nous vanier de passer les anciens Romains en cabarets, et il y a encore certains points dans lesquels nous les valons bien ; mais enf n pour les monuments durables, utiles, magnifiques, quel peuple approche d'eux? Quel monarque fait dans son royaume ce qu'un Drocoasul faisait dans Nimea et dans Arles?

Parfaits dans le petit, sublimes en bijoux,

Grands inventeurs de rien, nous faisons des jaloux.

Élevons nos esprits à la liiutîur sa^)rè a î

D3S fiers enfants de Romulus :

Ils faisaient plus cent fois pour des peuples vaincus,

Que nous ne faisons pour nous-môme.

Enfin, malgré la beauté de la situation de Clèves, nialgré le chemin des Romains; en dépit d'une tour qu'on prétend bâtie par Jules César, ou au moins par Germanicus ; en dépit des inscripiions d'une vin^^t-sixième lé^non qui était ici en quartier d'hiver; en dépit des belles allées plantées par le prince Maurice, et de son grand tombeau de fer; en dépit enfin des eaux minérales découvertes ici depuis peu, il n'y a guère d'aflluence à Glèves. Les eaux y sont cependant aussi bonnes que celles de Spa et de Forges, et on ne peut avaler de petits atomes de fer dans un plus beau lieu. Mais il ne suffit pas, comme vous sa\ez, d'avoir du mérite pour avoir la vogue : l'utile et Tagréable sont ici ; mais ce séjour délicieux n'est fréquenté que par quelques Hollandais que le voisinage et le bas prix des vivres et des maisons y attirent et qui viennent admirer ei boire.

J'y ai retrouvé avec une très-grande satisfaction un célèbre poëte hollandais qui nous a fait l'honneur de traduire élégamment en batave, et même vers pour vers, nos tragédies bonnes ou mauvaises. Peut-être un jour viendra que nous serons réduits à traduire les tragédies d'Amsterdam ; chaque peuple a son tour.

Les dames romaines qui allaient au théâtre de Pompée ne se doutaient pas qu'un jour au milieu des Gaules, dans un petit bourg nommé Lutèce, on ferait de meilleures pièces qu'à Rome.

L'ordre du roi pour les relais vient enfin de me parvenir : voilà mon enchantement pour la princesse de Glèves fini, et je pars pour Perlin.

J'ai d'abord passé par Wesel, qui n'est plus ce qu'elle était quand Louis XIV la prit en deux jours, en 1672, sur les Hollandais. Elle appartient aujourd'hui au roi de Prusse, et c'est une des plus belles fortes places de TEu-

rope. C'est là qu'on commence à voir de ces belles troupes que Frédéric II forma sans vouloir s'en servir, et que Frédéric le Grand a rendues si utiles à ses intérêts et à sa gloire. Le premier coup d'œil surprend toujours.

D'un regard étonné, j'ai vu sur ces remparts

Ces géants court-vêtus, automates de Mars,

Ces mouvements si prompts, ces démarches si fières,

Ces moustaches^ ces grands bonnets, Ces habits retroussés^ montrant de gros derrières

Que l'ennemi ne vit jamais.

Bientôt après j'ai traversé les vastes, et tristes, et stériles, et détestables campagnes de la Westphalie.

De l'âge d'or, jadis vanté^ C'est la plus fidèle peinture; Mais toujours la simplicité Ne fait pas la belle nature.

Dans de grandes huttes qu'on appelle maisons, on voit des animaux qu'on appelle hommes, qui vivent le plus cordialement du monde pêle-mêle avec d'autres animaux domestiques. Une certaine pierre dure, noire et gluante, composée, à ce qu'on dit, d'une espèce de seigle, est la nourriture des maîtres de la maison. Qu'on plaigne après cela nos paysans, ou plutôt qu'on ne plaigne personne; car, sous ces cabanes enfumées, et avec cette nourriture détestable, ces hommes des premiers temps sont sains, vigoureux et gais. Ils ont tout juste la mesure d'idées que comporte leur état.

Ce n'est pas que je les envie :

J'aime fort nos lambris dorés; Je bénis l'heureuse industrie Par qui nous furent préparés Cent plaisirs par moi célébrés, Frondés par la cagoterie, Et par elle encor savourés.

Mais sur les huttes des sauvages

La nature épand ses bienfaits; On voit l'empreinte de ses traits Dans les moindres de ses ouvrages.

L'oiseau superbe de Junon, L'animal cbez les Juifs immonde, Ont du plaisir à leur façon, Et tout est égal en ce monde.

Si j'étais un vrai voyageur, je vous parlerais du Wëser et de TElbe, et des campagnes fertiles de Magdebourg, qui étaient autrefois le domaine de plusieurs saints archevêques, et qui se couvrent aujourd'hui des plus belles moissons (à regret sans doute) pour un prince hérétique; je vous dirais que Magdebourg est presque imprenable; je vous parlerais de ses belles fortifications, et de sa citadelle construite dans une île entre deux bras de TElbe, chacun plus large que la Seine ne Test vers le Pont-Royal. Mais comme ni vous ni moi n'assiégerons jamais cette ville, je vous jure que je ne vous en parlerai jamais.

Me voici enfin dans Potsdam. C'était sous le feu roi la demeure de Pharasmane^; une place d'armes et point de jardin, la marche du régiment des gardes pour toute musique, des revues pour tout spectacle, la liste des soldats pour bibliothèque. Aujourd'hui c'Q,st le palais d'AugusIe, des légions et des beaux esprits, du plaisir et de la gloire, de la magnificence et du goût, eic*

1. Personnage de \3l Rliadamiste de Crébillon, qui déclare que la nature -a de certains climats,

« Ne produit au lieu d'or que du fer, des soldats 1 1

A M. LE COMTE D^ARGENTAL

A Potsdam, ce 24 juillet 1750.

Mes divins anges, je vous salue du ciel de Berlin; j'ai passé par le purgatoire pour y arriver. Une méprise m'a retenu quinze jours à Clèves, et malheureusement ni la duchesse de Clèves* ni le duc de Nemours n étaient plus dans le château. Les ordres du roi pour les relais ont été arrêtés quinze jours entiers; j'aurais dû consacrer ces quinze jours k Aurélie^, et je ne les ai employés qu'à me donner des indigestions. Je vous fais ma confession, mes anges. Enfin me voici dans ce séjour autrefois sauvage, et qui est aujourd'hui aussi embelli par les ar(s qu ennobli par la gloire. Cent cinquante mille soldats victorieux, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe etpoëte, grandeur et grâces, grenadiers et Muses, trompeKes et violons, repas de Platon, société et liberté! Qui le croirait? Tout cela pourtant est très-vrai, et tout cela ne m'est pas plus précieux que nos petits soupers. Il faut avoir vu Salomon dans sa gloire ; mais il faut vivre auprès de vous, avec M. de Ghoiseul et M. l'abbé de Chauvelin. Que celte lettre, je vous en prie, soit pour eux; qu'ils sachent à quel point je les regrette, même quand j'entends Frédéric le Grand. Je suis tout honteux d'avoir ici l'appartement de M. le maréchal de Saxe. On a voulu mettre l'historien dans la chambre du héros.

A de pareils honreurs je n*ai point dû m'attendre; Timide, embarrassé, j'ose à peine en jouir.

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