‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 106 sur 157 · Tragédie de Crébillon · texte numérisé non relu

Tragédie de Crébillon

2. Mot féminin qui désignait une troupe dt chevaliers du même parti dans un carrousel, devenu masculin dans l'acception moderne.

journée aux belles-lettres, qui daigne IravaiUer avec moi trois henires de suite, qui soumet à la critique son grand génie, et qui est à souper le plus aimable des hommes, le lien et le charme de la société. Après cela, mes anges, rendez-moi justice. Qu'ai-je à regretter que vous seuls? J'y mets aussi Mme Denis. Vous seuls êtes pour moi au-dessus de ce que je vois ici. Je ne vous parlerai point aujourd'hui à'Auréiie^ et des éditions de mes œuvres dont on me menace encore de tous côtés. J'apprends du roi de Prusse à corriger mes fautes. Le temps que je ne passe pas auprès de lui, je le mets à travailler sans relâche autant que ma santé le permet. 0 sages habitants de Neuilly, conservez-moi une amitié plus précieuse pour moi que toute la grandeur d'un roi plein de mérite! Mon âme se partage entre vous et Frédéric le Grand.

A MADAME DENIS

A Charlottenbourg, le 14 août 1750.

Voici le fait, ma chère enfant. Le roi de Prusse me fait son chambellan, me donne un de ses Ordres, vingt mille francs de pension, et à vous quatre mille assurés pour toute votre vie, si vous voulez venir tenir ma maison à Berlin, comme vous la tenez à Paris. Vous avez bien vécu à Landau avec votre mari; je vous jure que Berlin vaut mieux que Landau, et quil y a de meilleurs opéras. Voyez, consultez votre cœur. Vous me direz qu'il faut que le roi de Prusse aime bien les vers. 11 est vrai que c'est un auteur français né h Berlin. Il a cru, toutes réflexions faites, que je lui serais plus uiile que d'Arnaud. Je lui ai pardonné, comme à Heurlaud, les petits vers calants que fcia Majesté prussienne avait faits pour mon jeune élève,

dans lesquels il le traitait de soleil levant fort lumineux, et moi àe soleil couchant assez pâle. Ilégraligae encore quelquefois d'une main, quand il caresse de l'autre ; mais il n'y faut pas prendre garde de si près. Il aura le levant et le couchant auprès de lui, si vous y consentez ; et il sera, lui, dans son midi^ faisant de la prose et des vers tant qu'il voudra, puisqu'il n'a point de bal ailles à donner. J'ai peu de temps à vivre. Peut-être est-il plus doux de mourir à sa mode, à Potsdam, que de la façon d'un habitué de Paris. Vous vous en relournerez après cela avec vos quatre mille livres de douaire. Si ces propositions vous convenaient, vous feriez vos paquets au printemps, et moi j'irais, sur la fin de cet automne, faire mon pèlerinage d'Italie, voir Saint-Pierre de Rome, le pape, la Vénus de Médicis, et la ville souterraine*. J'ai toujours sur le cœur de mourir sans voir l'Italie. Nous nous rejoindrions au mois de mai. J'ai quatre vers du roi de Prusse pour Sa Sainteté. Il serait plaisant d'apporter au pape quatre vers français d'un, monarque allemand et hérétique, et de rapporter à Potsdam des indulgences. Vous voyez bien qu'il traite mieux les papes que les belles. 11 ne fera point de vers pour vous ; mais vous trouverez ici bonne compagnie, vous y auriez une bonne maison. Il faut d'abord que le roi, notre maître, y consente. Cela lui sera, je pense, fort indifférent. Il importe peu à un roi de France en quel lieu le plus inutile de ses vingt-deux ou vingt-trois millions de sujets passe sa vie ; mais il serait affreux de vivre sans vous.

1 . Herculanum, connu dès 1720, et où Ton venait de mettre à découvert un théâtre.

A LA MÊME

A Berlin, le 24 août 1750.

Mon destin me suit partout. D'Arnaud l'ail des slanccs à la glace, pour des beauîés qu'on prétend elre à la glace aussi, el aussilùl les gazettes les débitent sous mon nom. C'est bien pis ici que dans le l'ond d'une province de France. Les Berlinois veulent avoir de l'esprit, parce que le roi en a. Qui aurait dit qu'on se piquerait un jour de se connaîire en ^ers dans le pays des Vandales? On y prend pour du \in de Beaune le vinaigre que les marchands de Liège vendent fort cher; e', en vérité, c'est ainsi qu'en général le gros du public juge de tout. Le goût est un don de Dieu fort rare. Si toutes ces sottises viennent à Paris, je vous prie de me défendre contre les Vandales de notre pa'rie, car il y en a toujours. Nous nous préparons à jouer Rome sauvée. Vous ne vous douteriez pas que nous trouvassions ici des acîeurs. Ce qui vous étonnera, c'est que le' prince Henri, frère du roi, et la princesse Amélie, sa sœur, récitent Irès-bien des vers, et sans le moindre accent. La langue qu'on parle le moins à la cour c'est l'allemand. Je n'en ai pas encore entendu prononcer un mot. Notre langue et nos belles-lettres ont fait plus de conque les que Gharlemagne. Je fais, comme vous voyez, ce que je peux pour me juslifier; mais je n'en ai pas moins de remords de vous avoir quittée. La destinée se joue de nous. Je cherche la gaieté aux soupers des reines, et, quand je suis rentré chez moi, je trouve la tristesse. Mon inquiétude m'ôte le sommeil. J'attends votre première lettre pour iixcr mou âme, qui ne sait plus où elle en est.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

A Berlin, ce l^r septembre 1750.

Ne m'écrivez jamais, mon divin ange, une lettre aussi cruelle que celle du 20 d'août. Vous me rendriez malade de chagrin. Vous feriez mon malheur pour ma vie. Je vous écrivis, je vous rendis compte à peu près de tout, dans le temps que j'écrivis à ma nièce; mais, dans le tumulte de tant de fêtes, dans un déplacement continuel, il arrive trop aisément qu'on vient vous enlever au milieu d'une lettre commencée et prêle à cacheler; on remet à la poste suivante, et il n'y a ici que deux pos'es par semaine; souvent même les lettres d'une poste attendent à Wesel celles de Tautre, afin de faire un paquet plus fort. Ainsi il ne faut pas s'étonner de recevoir des nouvelles tantôt de dix, tantôt de vingt jours. Vous devez à présent être au fait; vous devez savoir tout ce que j'ai mandé à ma nièce pour vous, comme vous aurez eu la bonté de lui communiquer ce que je vous ai écrit pour elle. Vous m'accusez de faiblesse; comptez qu'il a fallu une étrange force pour me résoudre à achever mes jours loin de vous, et que j'ai été plus longtemps que vous ne pensez à me déterminer. Il n'y a pas d'apparence qu'après la lettre du roi de Prusse, que vous avez vue, je puisse îamais me repentir de m être attaché à lui; mais certainement je me repentirai toute ma vie de m'être arraché à vous et à vos amis. Il est vrai que je n'aurai pas beaucoup d'autres regrets à dévorer. L'égarement et le goût détestable où le public semble plongé aujourd'hui ne doivent pas avoir pour moi de grands charmes. Vous savez d'aileurs tout ce que j'ai essuyé. Je trouve un port après

trente ans d'orages. Je trouve la protection d'un roi, la conversation d'un philosophe, les agrémenis d'un homme aimable, tout cela réuni dans un homme qui veut, depuis seize ans, me consoler de mes malheurs, et me mettre à l'abri de mes ennemis. Tout est h craindre pour moi dans Paris, tant que je vivrai, malgré les proleclions que j'y ai, milgré mes places et la bonté même du roi. Ici je suis su; d'un sort à jamais tranquille. Si Ton peut répondre d( quelque chose, c'est du caractère du roi de Prusse. J'avais éié autrefois fort fâché contre lui, au sujet d'un officier français, condamné cruellement par son père, et dont j'avais demandé la grâce. Je ne savais pas que cette grâce avait été accordée. Le roi de Prusse fait de trèsbelles actions sans en avertir son monde. Il vient d'envoyer cinquanle mille francs, dans une petite cassette fort jolie, à une vieille dame de la cour que son père avait condamnée à l'amende autrefois d'une manière tout à fait turque. On reparla, il y a quelque temps, de cette ancienne injustice despo ique du feu roi; il ne voulut ni flétrir la mémoire de son père, ni laisser subsister le tort. 11 choisit exprès une terre de cette dame, pour y donner ce beau spectacle d'un combat de dix mille hommes, espèce de spectacle digne du vainqueur de l'Autriche; il prélendit que, pendant la pièce, on avait coupé une haie dans la terre de la dame en question. On ne lui avait pas abattu une branche; mais il s'obstina à dire quil y avait eu du dégât, et envoya les cinquante mille francs pour le réparer. Mon cher et respeclable ami, comment sont donc faits les grands hommes, si celui-là n'en est pas un? Je ne vous en regrette pas moins, je ne suis pas moins affligé; je ne viendrai en France que pour vous y voir. Mon cœur ne donnera jamais la préférence au roi de Prusse, et, si je suis obligé de vivre davantage auprès de lui,

VOUS serez toujours les premiers dans mon souvenir. Il part pour la Silésie; je res'erai chez lui, pendant son absence, pour quelques arrangements litléraires. Je ne sais plus quand je con' enterai ma fantaisie de voir Venise. Herculanum, Saint-Pierre, et le pape; mais, si je vais voir ces rare' es, ce sera en postillon; rien n'est meilleur pour la santé. Je vous jure que vous accourcirez mon voyage. Écrivez-moi, je vous en prie, à Berlin, jusqu'à ce que je vous informe de mon départ. Je vous ai déjà mandé que je n'a\ais ici ni Zulime ni Adélaïde^ mais j'ai Aurèlie. Le roi de Prusse est de votre avis; il trouve que Rome sauvée est ce que j'ai fait de plus fort. Ce serait une raison pour faire îomber, à Paris, cette pièce, et pour faire dire à la cour que cela n'approche pas de la belle pièce de Catilina^^ imprimée au Louvre. Mille tendres respects à Mme d'Argental, à voire famille, à vos amis. Soit que je voie Rome ou non, je vous embrasserai sûrement, cet hiver, avant de repartir pour Berlin. Donne > moi, je vous en conjure, des nouvelles de Mme d'Argental. Adieu, encore une fois; quand je vous parlerai, vous me direz que j'ai raison.

A propos, vous me reprochez de faire avec joie des portraits flatteurs à ma nièce; voudriez-vous que je la dégoûtasse, et que je me privasse de la consolation de vivre à Berlin avec elle, et d*y parler de vous? voudriezvous que je fusse insensible aux fêtes de Lucullus e' aux vertus de Marc-Aurèle?

t. Tragédie de Crébilloiu

Page 1