A MADAME DE FONTAINE
A Berlin, le 23 septembre 1750.
Quand vous vous y moîlez, ma chère nièce, vous écrivez (les Ie:ires charmantes, et vous èles, en vérité, une des plus aimables femmes qui soient au monde. Vous augmentez mes regrels, vous me faites sentir toute Tétendue de mes pertes. J'aurais joui avec vous d'une société délicieuse; mais enfin j'espère que malheur sera bon à quelque chose. Je pourrai être plus utile à votre frère ici qu'à Paris. Peut-être qu'un roi hérétique protégera un prédicateur catholique. Tous chemins mènent h Rome; et, puisque Mahomet m'a si bien mis avec le pape, je ne désespère pas qu'un huguenot ne fasse du bien au prédica'eur des carméli'es.
Quaùd je vous dis, mon aimable nièce, que tous chemins mènent à Rome, ce n'est pas qu'ils m'y mènent. J'avais la rage de voir cette Rome et ce bon pape^ que nous avons; mais vous et votre sœur vous me rappelez en France; je vous sacrifie le Saint-Père. Je voudrais de même pouvoir vous faire le sacrilice du roi de Prusse; mais il n'y a pas moyen. Il est aussi aimable que vous; il est roi, mais c'est une passion de seize ans; il m'a tourné la tête. J'ai eu l'insolence de penser que la nature m'avait fait pour lui. J'ai trouvé une conformité si singulière entre tous ses goûts et les miens, que j'ai oublié qu'il était souverain de la moitié de l'Allemagne, que l'autre tremblait à son nom; qu'il avait gagné cinq batailles, qu'il était le plus grand général de l'Iùirope, qu'il
J. Nièce de Voltaire, qui épousa plus tard M. de Florian.
2. Benoit XIV (Lambertinij, qui avait accepté la dédicace do Mahomet.
était entouré de grands diables de héros hauts de six pieds. Tout cela m'aurait fait fuir mille lieues; mais le philosophe m'a apprivoisé avec le monarque, et je n'ai vu en lui qu'un grand homme bon et sociable. Tout le monde me reproche qu'il a fait pour d'Arnaud des vers qui ne sont pas ce qu'il a fait de mieux; mais songez qu'à quatre cents lieues de Paris, il est bien difficile de savoir si un homme qu'on lui recommande a du mérite ou non, de plus, c'est toujours des vers; et, bien ou mal appliqués, ils prouvent que le vainqueur de l'Au'riche aime les belles-lettres, que j'aime de tout mon cœur. D'ailleurs d'Arnaud est un bon diable qui, par-ci par-là, ne laisse pas de rencon'rer de bonnes tirades. Il a du goût; il se forme; et, s'il arrive qu'il se déforme, il n'y a pas grand mal. En un mot, la petite méprise^ du roi de Prusse n'empêche pas qu'il ne soit le plus aim.able et le plus singulier de tous les hommes.
Le climat n'est point si dur qu'on se l'imagine. Vous aulres Parisiennes vous pensez que je suis en Lapouie* sachez que nous avons eu un été aussi chaud que le vôtre, que nous avons mangé de bonnes pêches et de bons muscats; et que, pour trois ou quatre degrés de soleil de plus ou de moins, il ne faut pas traiter les gens du haut en bas.
Vous voyez jouer chez moi, à Paris, des Mahomet; mais moi je joue à Berlin des Rome sauvée^ et je suis le plus enroué Gicéron que vous ayez vu. D'ailleurs, mon aimable enfant, digérons; voilà le grand point. Ma santé est à peu près comme elle était à Paris; et, quand j'ai la colique,
1. Voltaire appelle petite méprise une pièce de vers où Frédéric le maltraitait déjà, et qui eût pu lui servir d'avis préalable, et lui faire prévoJf l'avenir, s'il n'eût été las de la France, avide de changement et de rnouifement, s- Frédéric, par ses cajoleries, ne lui eût ell'ectivement tourné la téie.
j'envoie promener tous les rois de l'univers. J'ai renoncé à ces divins soupers, et je m'en trouve un peu mieux. J'ai une grande obligalion au roi de Prusse; il m'a donné l'exemple de la sobriété. « Quoil ai-je dit, \oilà un roi né gourmand qui se met à table sans manger, et qui y est de bonne compagnie, et moi je me donnerais des indigestions comme un sol! »
Que je vous plains, vous qui êtes au lait, qui quittez votre ânesse pour Forges, qui mangez comme un moineau, et qui, avec cela, n'avez point de santé! Dédommagez-vous donc ailleurs. On dit qu'il y a d'autres plaisirs.
Adieu; mes compliments à tout le monde. J'espère, au mois de novembre, vous embrasser lrès-:endrement. J'écris à votre sœur; mais je veux que vous lui disiez que je l'aimerai toute ma vie, et même plus que mon nouveau maître.
A MADAME DENIS
A Potsdam, le 13 octobre 1750.
Nous voilà dans la retraite de Potsdam; le tumulte des fêtes est pass*^, mon a me en est plus à son aise. Je ne suis pas fâché de me trouver auprès d'un roi qui n'a ni cour ni conseil. Il est vrai que Potsdam est habité par des moustaches et des bonnets de grenadier; mais. Dieu merci, je ne les vois point. Je travaille paisiblement dans mon appartement, au son du tambour. Je me suis retranché les dîners du roi; il y a trop de généraux et de princes. Je ne pouvais m'accoulumer à être toujours visà-vis d'un roi en cérémonie, et à parler en pul)lic. Je soupe avec lui en plus petite compagnie. Le souper est
plus court, plus gai et plus sain. Je mourrais au bout de trois mois, de chagrin et d'indigesiion, s'il fallait dîner tous les jours avec un roi en public.
On m'a cédé, ma chère enfant, en bonne forme, au roi de Prusse. Mon mariage est donc fait; sera-t-il heureux? Je n'en sais rien. Je n'ai pas pu m'empêcher de dire oui. Il fallait bien finir par ce mariage, après des coquetteries de tant d'années. Le cœur m'a palpité à l'autel. Je compte venir, cet hiver prochain, vous rendre coœple de tout, et peut-ê:re vous enlever. Il n'est plus question de mon voyage d'Italie; je vous ai sacrifié sans remords le Saint- Père et la ville souterraine; j'aurais dû peut-être vous sacrifier Polsdam. Qui m'aurait dit, il y a sept ou huit mois, quand j'arrangeais ma maison avec vous, à Paris, que je m'éiablirais à trois cents lieues, dans la maison d'un autre? et cet autre est un maître! Il m'a bien juré que je ne m'en repentirais pas; il vous a comprise, ma chère enfant, dans une espèce de contrat qu'il a signé avec moi, et que je vous enverrai; mais viendrez-vous gagner votre douaire de quatre miUe livres?
J'ai bien peur que vous ne fassiez comme Mme de Eolhembourg, qui a toujours préféré les opéras de Paris à ceux de Berlin. 0 destinée! comme vous arrangez les événements, et comme vous gouvernez les pauvres humains I
Il est plaisant que les mêmes gens de lettres de Paris qui auraient voulu m' exterminer^ il y a un an, crient ac-i taellement contre mon éloignement, et l'appellent déser-*. lion. 11 semble qu'on soit fâché d'avoir perdu sa victime.i J'ai irès-mal fait de vous quitter, mon cœur me le dit tous les jours plus que vous ne pensez; mais j'ai très-bien fait de m'éloigner de ces messieurs-là. ,
Je vous embrasse avec tendresse-.et avec douleur*
DK VOLTAIUE. 277
k LA MÊME.
A Potsdam, le 28 octobre 1750.
Je ne sais pas pourquoi le roi me prive de la place d'historiographe de France, et qu'il daigne me conservei le brevet de son gentilhomme ordinaire : c'est précisément parce que je suis en pays étranger que je suis plus propre à êlre historien; j'aurais moins Tair de la flatterie; la liberté dont je jouis donnerait plus de poids à la vérité. Ma chère enfant, pour écrire l'histoire de son pays, il faut être hors de son pays.
Me voilà donc à présent à deux maîtres. Celui qui a dit qu'on ne peut servir deux maîtres a la fois avait assurément bien raison ; aussi, pour ne point le contredire, je n'en sers aucun. Je vous jure que je m'enfuirais s il me fallait remplir les fonctions de chambellan comme dans les autres cours. Ma fonction est de ne rien faire. Je jouis de mon loisir. Je donne une heure par jour au roi de Prusse pour arrondir un peu ses ouvrages de prose et de vers ; je suis son grammairien, et point son chambellan. Le reste du jour est à moi, et la soirée finit par un souper agréable. Il arrivera qu'en dépit des litres dont je ne fais nul cas, je n'exercerai point du tout la chaml)ellanie, et que j'écrirai l'hisloire.
J'ai apporté ici heureusement tous mes extraits sur Louis XIV. Je ferai venir de Leipsick les livres dont j'aurai besoin, et je finirai ici ce Siècle de Louis XI V^ que peut-être je n'aurais jamais fini à Paris. Les pierres dont j'élevais ce monument, à l'honneur de ma patrie, auraient servi à m'écraser. Un mot hardi eut paru une licence
effrénée; on aurait interprété les choses les plus inno-
centes avec cette charité qui empoisonne tout. Voyez ce qui est arrivé à Duclos^ après son Histoire de Louis XL S'il est mon successeur en historiographerie^ comme on le dit, je lui conseille de n'écrire que quand il fera, comme moi, un petit voyage hors de France.
Je corrige à présent la seconde édition que le roi de Prusse va faire de VHistoire de son pays. Un auleur comme celui-là peut dire ce qu'il veut sans sorlir de sa patrie. Il use de ce droit dans toute son étendue. Figurezvous que, pour avoir Tair plus impartial, il tombe sur son grand-père de toutes ses forces. J'ai rabattu les coups tant que j'ai pu. J'aime un peu ce grand-père, parce qu'il était magnifique, et qu'il a laissé de beaux monumiCnts. J'ai eu bien de la peine à faire adoucir les termes dans lesquels le pelit-fîls reproche k son aïeul la vanité de g'être fait roi; c'est une vanité dont ses descendants ïelirent des avantages solides, et le titre n'en est point Au tout désagréable. Enfin je lui ai dit : « C'est votre grand-père, ce n'est pas le mien, faites-en tout ce que vous voudrez ; » et je me suis réduit à éplucher des phrases. Tout cela amuse et rend la journée pleine ; mais, ma chère enfant, ces journées se passent loin de vous. Je ne vous écris jamais sans regrets, sans remords, et sans amertume.
A LA MÊME
A Berlin, au château, le 26 décembre 175».
Je VOUS écris à côté d'un poêle, la tête pesante et le cœur trisle, en je!ant les yeux sur la rivière de la Sprée, parce que la Sprée tombe dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de celte rivière de Seine; et je dis : « Ma
clière enfant, pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur cette Sprce, et non pas au coin de noire feu? » Rien n*est plus beau que la décoration du palais du soleil dans Phaétoiu Mlle Aslrua est la plus belle voix de TEurope; mais fallait-il vous quiuer pour un gosier k roulades et pour un roi? Que j'ai de remords, ma chère enfant! que mon bonheur est empoisonné! que la vie est courte! qu'il est triste de chercher le bonheur loin de vous ! et que de remords si on le trouve!
Je suis à peine convalescent ; comment partir? Le char d'Apollon s'embourberait dans les neiges détrempées de pluie qui couvrent le Brandebourg. Atlendez-moi, aimezmoi, recevez-moi, consolez-moi, et ne me grondez pas. Ma desliaée est d'avoir affaire à Rome, de façon ou d'autre. Ne pouvant y aller, je vous envoie Rome en tragédie, par le courrier de Hambourg, telle que je Tai retouchée ; que cela serve du moins à amuser les douleurs communes de notre éloignemenr. J'ai bien peur que vous ne soyez pas trop contente du rôle d'Aurélie. Vous autres femmes vous êtes accoutumées à être le premier mobile des tragédies, comme vous rôles de ce monde. 11 faut que vous soyez amoureuses comme des folles, que vous ayez des rivales, que vous fassiez des rivaux ; il faut qu'on vous adore, qu'on vous tue, qu'on vous regrette, qu'on se lue avec vous. Mais, mesdames, Cicéron et Caton ne sont pas galants ; César et Calilina n'étaient pas gens à se tuer pour vous. Ma chère enfant, je veux que vous vous fassiez homme pour lire ma pièce. Envoyez prier l'abliéd'Olivet de vous prêter son bonnet de nuit, sa robe de chambre, et son Cicéro7i^ et lisez Rome sauvée dans cet équipage.
Pendant que vous vous arrangerez pour gouverner la république romaine sur le théâtre de Paris, et pour travestir en Caton et en Cicéron nos comédiens, je continuerai pai-
siblement à travailler au Siècle de Lous XIV^ et je donnerai à mon aise les ba' ailles de Nervinde et d'Hochstedt. Variété, c'est ma devise. J'ai besoin de plus d une consolation. Ce ne sont point les rois, ce sont les belles-lettres qui la donnent.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
Le 9 janvier 1751.
Ce climat-ci me tue, mes anges ; el vous me tuez encore par vos reproches, par vos rigueurs, par vos injustices. Vous me rendez responsable des saisons, de ma mauvaise santé, des affaires qui me re'iennenf, d'une édition qu'il faut que je corrige tout entière et qui demande un travail immense. J'ai été retenu de mois en mois, de semaine en semaine. Une petite partie de mon âme est ici, l'autre est avec vous. Je n'ose plus, de peur de mentir, vous dire: « Je partirai dans huit jours, dans quinze ; mais ne soyez point surpris de me revoir bientôt ; ne le soyez pas non plus, si je ne peux être dans votre paradis qu'au mois de mars. Mes anges, la destinée se joue des faibles mortels ; elle vous force, vous, monsieur d'Argental, à courir par la ville dès que quatre heures après midi sont sonnées ; elle fait rester Mme d'Argenlal dans sa chaise longue ; elle fait mourir le fade Roselly par l'insipide Ribou^; elle tue le maréchal de Saxe à Chambord, après l'avoir respecté à Lawfeld : elle a fait jouer des parades à votre frère; elle oblige le roi de Prusse d'aller tous les jours à la parade de ses soldats, et à faire des vers; elle m'a tiré de mon lit pour m'envoyer de Paris à Potsdam en bonnet de nuit.
t. Uoselly, acteur tué en duel par Ribou, son camarade,
Je sais bien qu'il eut élé plus doux de continuer notre peiite vie douce et sybarile, de jouer de temps en temps la comédie dans mon grenier, de jouir de votre société charmanle. Je sens mon tort, mon cher et respectable ami; je suis venu mourir à (rois cents lieues. Un héros, un grand homme a beau faire, il ne remplace point un ami.
J'ai tort ; ne croyez pas que je sois avec vous comme les pécheurs avec Dieu, qui se tournent vers lui quand ils sont malades. Au contraire, la maladie est presque la seule raison qui a retardé mon départ; car, dès que j'ai un rayon de santé, je suis prêt à demander des chevaux de poste. On vous dira peut-être que, tout languissant que je suis, je ne laisse pas déjouer la comédie; mais vous remarquerez que je suis le bonhomme Lusignan ; je le représente d'après nature ; et tout le monde a avoué qu'on ne pouvait pas avoir l'air plus mourant. On dit que Bellecour ne réussit pas si bien avec sa belle figure ; mais, mon cher ange, ne parlons des délices du théâtre que quand je serai à Paris. Puisque vous êtes toujours, comme le peuple romain, fou des spectacles, j'ai de quoi vous amuser.
Il y avait, depuis un mois, une grande lettre pour Mme d'Argental, avec un paquet, entre les mains d'un envoyé prussien qui devait loger chez moi à Paris. Cet envoyé ne part pas sitôt, et peut-être le devancerai-je. Bonsoir, mes divins anges.
Non, non, vraiment; notre Prussien partira avant moi, et comptez, mes anges, que j'en suis pénétré de douleur.