A M. FORMEY
Mars 1751.
Voulez-vous, monsieur, venir manger le rôt du roi, aujourd'hui jeudi, philosophiquement, et chaudement, et doucement, à deux heures? Deux philosophes peuvent, sans être courtisans, dîner dans le palais d'un roi philosophe. Je prendrai même la liberté de vous envoyer un carrosse de Sa Majesté, à deux heures précises.
Vous vous trouveriez après dîner à portée de votre académie.
Envoyez vos ordres à Tanti-leibnitzien, mais au fôrméien V.
A MADAME DENIS
A Potsdam, le 20 mars 1751.
Me voici rencloîtré dans notre couvent moitié militaire, moitié littéraire. Le mois de mars, Tair et Teau de ce pays-ci ne sont pas trop favorables à un convalescent. Je n espère que dans le régime. J'ai repris mon petit train de vie, et je suis entre Louis XIV et Frédéric. Je ferais bien mieux de corriger assidûment mes ouvrages que de corriger ceux d'un roi. C'est être dans le cas de l'abbé de Viiliers, qui avait fait un livre intitulé Réflexions sur les défauts d' autrui. Il alla au sermon d'un capucin; le jaoine dil en nasillant à son auditoire : « Mes très-chers frères, j'avais dessein aujourd'hui de vous parler de l'enfer; mais j'ai vu afficher à la porte de l'église : Réflexions sur les défauts d* autrui; eh! mon ami, que n'en fais-tu sur les tiens! Je vous parlerai donc de l'orgueil. »
1. Littérateur, né à Berlin, de réfugiés français, secrétaire et doyen de l'Académie des sciences et belles -lettres de Berlin.
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Envoyez-moi, ma clicre cillant, cette édition de Paris sitôt qu'elle sera achevée; ])our celle de Rouen, je nb veux pas seulement en entendre parler. Voilà trop de bâtards. Je voudrais déshériter toute cette famille-là. Ne croyez pas que je sois })lus content de la famille des autres. On ne m'envoie de Paris que de plates niaiseries. Le bon n'a jamais été si rare. Il faut qu'il le soit, sans quoi il ne serait plus bon. Que de mauvais livres faits par des gens d'esprit!
Tout le monde a de l'esprit aujourd'hui, mon enfant, parce que le siècle passé a été le précepteur du nôtre; mais le génie est un don de Dieu ; c'est la grâce, c'est le partage du très-petit nombre des élus. Ne laissez pourtant pas de m' envoyer les rapsodies du jour; elles amusent parce qu'elles sont nouvelles. Gela est honteux. Quelle pitié de quitter Virgile et Racine pour les feuilles volantes de nos jours! Adieu, adieu, quand je songe aux infidélités, je suis si honteux que je me tais.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
Le 4 mai 1751.
Mon cher ange, le roi de Prusse, tout roi et tout grand homme qu'il est, ne diminue point le regret que j'ai de vous avoir perdu. Chaque jour augmente ces regrets ; ils sont bien justes. J'ai quitté la plus belle âme du monde, et le chef de mon conseil, mon ami, ma consolation. On a quatre jours à vivre ; est-ce auprès des rois qu'il faut les passer? J'ai fait un crime envers l'amilié. Jamais on n'a été plus coupable ; mais, mon cher ange, encore une fois, daignez entrer dans les raisons de votre esclave fugitif. Etait-il bien doux d'être écrasé par ceux qui se disent
dévols, d'être sans considération auprès de ceux qui se disent puissants, et d'avoir toujours des rivauxa craindre? ai-je fort à me louer de vos confrères du parlement ? ai-je de grandes obligations aux ministres ? et qu'est-ce qu'un public bizarre qui approuve et qui condamne tout de travers? et qu'est-ce qu'une cour qui préfère Bellecour à Lekain, Coipel à Vanloo, Royer à Rameau? N'est-il pas bien permis de quitter tout cela pour un roi aimable, qui se bat comme César, qui pense comme Julien, et qui me donne vingt mille livres de rente et des honneurs pour souper avec lui? A Paris, je dépendrais d'un lieutenant de police; à Versailles, je serais dans l'antichambre de M. Mesnard. Malgré tout cela, mon cœur me ramènera toujours vers vous; mais il faut que vous ayez la bonté de me préparer les voies. J'avoue que, si je suis pour vousune maîtresse tendre et sensible, je suis une coquette pour le public, et je voudrais être un peu désiré. Je ne vous parlerai point d'une cerlaine tragédie à'Oreste^ plus faite pour des Grecs que pour des Français; mais il me semble qu'on pourrait reprendre ce!te Sémiramis que vous aimiez, et dont M. Tabbe de Chauvelin était si content. Puisque j'ai tant fait que de courir la carrière épineuse du théâtre, n'esl-il pas un peu pardonnable de chercher à y faire reparaître ce que vous avez approuvé ? Les spectacles contribuent plus que toute autre chose, et surtout plus que du mérite, à ramener le public, du moins la sorte de public qui crie. J'espère que le Siècle de XIV ramènera les gens sérieux, et n'éloignera pas de moi ceux qui aiment les arts et leur patrie. Je suis si occupé de ce Siècle^ que j'ai renoncé aux vers et à tout commerce, excepté vous et Mme Denis. Quand je dis que j'ai renoncé aux vers, ce n'est qu'après avoir refait une oreille à Zulime et à Adélaïde Savez-vous bien que mon Siècle est presque
fait, et que lorsque j'en aurai fait Iranscrire deux l)onnes copies, je revoleiai vers vous? C'est, ne vous déplaise, un ouvrage immense. Je le reverrai avec des yeux sévères; je m'étudierai surtout à ne rendre jamais la vérité odieuse et dangereuse. Après mon Siècle^ il me faut mon ange. 11 me reverra plus digne de lui. Valcte^ o cari J