A M. DEVAUX
A Potsdam, le 8 mai 1751,
Notre séjour à Potsdam est une académie perpétuelle. Je laisse le roi faire le Mars tout le malin, mais le soir il fait l'Apollon, et il ne paraît pas à souper qu'il ait exercé cinq ou six mille héros de six pieds ; ceci est Sparte et Athènes ; c'est un camp et le jardin d'Kpicure ; des trompettes et des violons, de la guerre et delà philosophie. J'ai tout mon temps à moi ; je suis à la cour, je suis libre; et, si je n'étais pas eniièrement libre, ni une énorme pension, ni une clef d'or qui déchire la poche, ni un licou qu'on appelle cordon cfiin ordre^ ni même les soupers avec un philosophe qui a gagné cinq batailles, ne pourraient me donner un grain de bonheur. Je vieillis, je n'ai guère de santé, et je préfère d'être à mon aise avec mes paperasses, mon Calilina , mon Siècle de Louis XI \\ et mes pilules, aux soupers des rois, et à ce qu'on appelle honneur etforlu7ie. Il s'agit d'être content, d'être tranquille; le reste est chimère. Je regrette mes amis, je corrige mes ouvrages, et je prends médecine. Voilà ma vie, mon cher Panpan. S'il y a quelqu'un par hasard dans Lunéville qui se souvienne du solitaire de Potsdam, présentez mes respects à ce quelqu'un.
Adieu, mon très-cher Panpan. Aimez toujours les vers,
et n'aimez que les bons ; et conservez quelque bonne volonté pour un homme qui a toujours été enchanté de voire caractère. Vale et me ama.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND»
A Potsdam, le 20 juillet 1751.
Votre souvenir et vos bontés, madame, me donnent bien des regrets. Je suis comme ces chevaliers enchantés qu'on fait souvenir de leur patrie, dans le palais d'Alcine. Je peux vous assurer que, si tout le monde pensait comme vous à Paris, j'aurais eu bien de la peine à me laisser enlever. Mais, madame, quand on a le malheur, à Paris, d'être un homme public, dans le sens où je l'étais, savezvous ce qu'il faut faire? s'enfuir.
J'ai choisi heureusement une assez agréable retraite; mon pâté d'anguilles ne vaut pas assurément vos ragoûts, mais il est fort bon. La vie est ici très-douce, très-libre, et son égalité contribue à la santé. Et puis, figurez-vous combien il est plaisant d'être libre chez un roi, de penser, d'écrire, de dire tout ce qu'on veut. La gêne de l'âme m'a toujours paru un supplice. Savez- vous que vous étiez des esclaves à Sceaux et à Anet? oui, des esclaves, en comparaison de la vraie liberté que l'on goûte à Potsdam, avec un roi qui a gagné cinq batailles; et, par-dessus cela, on mange des fraises, des pêches, des raisins, des ananas, au mois de janvier. Pour les honneurs et les biens, ils ne sont précisément bons à rien ici; et c'est un superflu qui n'est pas chose très-nècessaire'^
1. Femme célèbre par son salon et par sa correspondanco avec H. Walpole, née en 161)7, morie en 1780-, elle devint aveugle vers 1752.
2. w Le superflu, chose très-neccssaire. » VerB du Mondain^ satire de Voltaire.
Avec tout cela, madame, je vous regrette très-sincèrement, vous et M. le président Ilénault, et M DalemLert, ]>our qui j'ai une fj^rande inclination, et que je regarde comme un des meilleurs esprits que la France ait jamais eus.
P. S. Vous voyez donc souvent M. rabl)é de Gliauvelin? Il me rend jaloux de mes ouvrages; il les aime, et il ne m'aime point. Vous daignez m'écrire, il me laisse là; il s'imagine qu'il faut rompre avec les gens parce qu'ils sont à Postdam; il met sa vertu à cela. J'ai le cœur meilleur que lui. Conservez-moi vos bontés, madame, et laitesmoi bien sentir combien il serait doux de passer auprès de vous les dernières années d'une vie philosophique.
A M. LE COMTE D^ARGENTAL
Juillet 1751.
Je viens de lire Manlîus^. Il y a de grandes beautés, mais elles sont plus historiques que tragiques; et, à tout prendre, cette pièce ne me paraît que la Conjuration de Venise de l'abbé de Saint- Real, gâtée. Je n'y ai pas trouvé, à beaucoup près, autant d'intérêt que dans l'abbé de Saint-RéaL et en voici, je crois, les raisons :
1° La conspiration n'est ni assez terrible, ni assez grande, ni assez détaillée.
2° Manlius est d'abord le premier personnage, ensr.ite Servilius le devient.
3° Manlius, qui devrait être un homme d'une ambition respectable, propose à un nommé Rutile (qu'on ne connaît pas, et qui fait l'entendu sans avoir un intérêt marqué
U Tragédie /-'e d'Aubigny de Lafosse, joué« en l£9i, et doLt Talma fit plut •ard le succ'rs.
à tout cela) de recevoir Servilius dans la troupe, comme on reçoit un voleur chez les cartouchiens. Gela est intéressant dans la conspiration de Venise, et nullement vraisemblable dans celle de Manlius, qui doit être un chel impérieux et absolu.
4° La femme de Servilius devine, sans aucune raison, qu'on veut assassiner son père; et Servilius Tavoue par une faiblesse qui n'est nullement tragique.
5^ Cette faiblesse de Servilius lait toute la pièce, et éclipse absolument Manlius, qui n'agit point, et qui n'est plus là que pour être pendu.
6^ Valérie, qui pourrait deviner ou ignorer le secret, qui, après l'avoir su, pourrait le garder ou le révéler, prend le parti d'aller tout dire et de faire son traité, et vient ensuite en avertir son imbécile de mari, qui ne fait plus qu'un personnage aussi insipide que Manlius.
7° Autre événement qui pourrait arriver dans la pièce, ou n'arriver pas, et qui n'est pas plus prévu, pas plus contenu dans l'exposition que les autres : le sénat manque honteusement de parole à Valérie.
8° Manlius une fois condamné, tout est fini, tout le reste n'est encore qu'un événement étranger qu'on ajoute à la pièce comme on peut.
Il me semble que, dans une tragédie, il faut que le dénoûment soit contenu dans l'exposition comme dans son germe. Rome sera-t-elle saccagée et soumise? ne le sera-t-elle pas? Gatilina fera-t-il égorger Cicéron, ou Gicéron le fera-t-il pendre? quel parti prendra Gésar? que feront Aurélie et son père, dont on prend la maison pour servir de retraite aux conjurés? Tout cela fait l'objet de la curiosité, dès le premier acte jusqu'à la dernière scène. Tout est en action, et l'on voit de moment en moment Rome, Gatilina, Gicéron, dans le plus grand danger.
Le père d'Aurélie arrive, Catilina prend le parti de le tuer, parti bien plus terrible, bien plus théâtral, bien plus décisif, que l'inutile |)roposition que fait un coupejarret sul)allerne, comme Rutile, de tuer un sénateur romain, sur ce qu'il a paru un peu rêveur; proposition d'ailleurs inutile à la pièce.
Je ne sais si je me trompe, mais j'ose croire que 1^ pièce de Borne sauvée a beaucoup plus d'unité, est jjIus tragique, est plus frappante et plus attachante. Il me paraît plus dans la nature, et par conséquent plus intéressant, qu'Aurélie soit principalement occupée des dangers de son mari, que si elle lui disait des lieux communs pour le ramener à son devoir. Il me paraît qu'étant cause de la mort de son père, elle est un personnage assez tragique, et que sa situation dans le sénat peut faire un très-grand effet. Je m'en rapporte aux juges du comité : mais je les supplie encore très-instamment de mettre un très-long intervalle entre Manlius et Rome sauvée; on serait las de conjurations et de femmes de conjurés. Cet article est un point capital.
J'ajoute encore qu'un beau-fils comme Drouin ferait tomber César sur le nez; j'aimerais mieux que La Noue jouât Cicéron; et Grandval, César; mais, en ce cas, il faudrait mettre La Noue trois mois au soleil, en espalier; et s'il ne jouait pas aux réj^étitions avec la chaleur et la véhémence nécessaires, il faudrait retirer la pièce.
Ce considéré, messeigneurs, il vous plaise avoir égard à la requête du suppliant.
i. - IT
A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
A Berlin, le 31 août 1751.
Mon héros^ un domestique de ma nièce m'apporta hier deux lettres de vous, qui m'ont fait tant de plaisir, qui m'ont pénétré de tant de reconnaissance, que moi, qui suis prime-sautier^ comme dit Montaigne, je partirais surle-champ pour venir vous remercier, si je pouvais partir. Vous avez les mêmes bontés pour mes musulmans que pour vos calvinistes des Cévennes. Dieu vous bénira d'avoir protégé la liberté de conscience. Faire jouer le prophète Mahomet à Paris, et laisser prier Dieu en français dans vos montagnes du Languedoc, sont deux choses qui m'édifient merveilleusement; mais vous croyez bien que je suis plus sensible à la première. Je vous dois des cantiques d'actions de grâces. Je vous ai cent fois plus d'obligation qu'au pape, car enfin il n'a point fait jouer Mahomet publiquement à Rome ; mais la pièce traduite a été représentée dans des assemblées particulières Elle a été jouée publiquement à Bologne, qui est, comme vous savez, terre papale. Vous voyez que vous pouvez, en sûreté de conscience, donner mon Prophète à Paris. Je vous remercie encore de n'avoir point hasardé le Catilina; car, quoique celui de Grébillon ait réussi, on exige peut-être plus de moi que de mon confrère Grébillon, parce que je ne suis pas si vieux.
Si vous permettez que je raisonne ici littérature avec
1. Duc de Fronsac, arrière-petit-neveu du cardinal, héros de Fontenoy, alors maréchal et gouverneur de la Guyenne et de la Gascogne, plus tard vainqueur de Mahon; membre de l'Académie française, mort en
Dl^: VOr.TAlRË. â91
vous, j'aurai rhonneur de vous dire que ma pièce* aurait été bien reçue, courue, mise aux nues du temps de la Fronde. Heureusement les conspirations sont passées de mode; heureusement, pour l'Ktat s'entend, et très-mallieureusement pour le théâtre. 11 n'y a guère que des jeunes gens et de belles dames bien mises, très-françaises, et peu romaines, qui aillent à nos spectacles; il faut leur parler de ce qu'elles font, et sans amour point de salut. Je ne peux pas réformer ma nation, mais il faut dire pourtant à son honneur qu'il y a des ouvrages qui ont réussi sans être fondés sur une intrigue amoureuse. Je ne dis pas que ma Rome sauvée fût jouée aussi souvent que Zaïre; mais je crois que, si elle était bien représentée, les Français pourraient se piquer d'aimer Gicéron et César; et je vous avoue que j'ai la faiblesse de penser qu'il y a dans cet ouvrage je ne sais quoi qui ressent Tancienne Rome. Je l'ai travaillé de mon mieux. Je n'entrerai ici dans aucune discussion, quoique j'en aie bien envie. J'ai envoyé ma Rome par milord Maréchal^ ancien conjuré d'Ecosse, tout propre à se charger de ma conspiration de Gatilina; vous en jugerez; ainsi je laisse là tous les raisonnements que je voulais faire, et je m'en rapporte à vos lumières et à vos bontés.
J'aimerais bien mieux vous amuser, en vous envoyant quelques petits morceaux du Siècle de Louis XIV. C'est ce Siècle qui me prive à présent du bonheur de vous faire ma cour. J'ai commencé l'édition; je ne peux l'abandonner. Je travaille comme un bénédictin. Une édition du Siècle^ une autre de mes anciennes sottises, qu'on réimprime et que je dirige, des Rome sauvée à la traverse, voyez si je peux quitter, et si j'ai un instant dont je puisse disposer.
i. Gatilina ou Rofne sauvée^
Vous me direz que je suis un franc pédant, et vous aurez raison; mais il ne faut jamais abandonner ce qu'on a commencé, et peut-être ne serez-voiis pas fâché de voir mon Siècle.
Dites-moi, je vous en jorie, monseigneur, si je me trompe. J'ai pensé qu'il était fort difficile de faire imprimer dans son pays l'histoire de son pays. M. d'Aguesseau tyrannisait la littérature quand je quittai Paris; et TOUS sentez bien qu'il n'y avait pas un petit censeur de livres qui ne se fût fait un mérite et un devoir de mutiler mon ouvrage, ou de le supprimer. Vous ne savez pas la centième partie des tribulations que j'ai éprouvées de la part de mes chers confrères les gens de lettres, et de ceux qui se mettent à persécuter quand on n'implore pas leur protection.
Je vous avouerai encore ingénument que j'avais le malheur de déplaire beaucoup à ce théatin Boyer, très-vénérable d'ailleurs, mais qui a très -peu chrétiennement donné d'assez méchantes idées de mon style à M. le Dauphin et à Mme la Dauphine. Je vous écrirais sur tout cela des volumes, si je voulais, ou plutôt si vous vouliez; mais venons à mon Siècle. Je me suis constitué, de mon autorité privée, juge des rois, des généraux, des parlements, de l'Église, des sectes qui la partagent; voilà ma charge. Tout barbouilleur de papier, qui se fait historien, en use ainsi. Ajoutez à ce fardeau celui d'être obligé de rapporter des anecdotes très-délicates qu'on ne peut supprimer.
Gomment imprimer à Paris tout ce qui regarde Mme de Montespan, et Mme de Maintenon, et son mariage? Il faut pourtant ou renoncer à l'histoire, ou ne rien supprimer des faits II faut faire sentir ce que les suites trèsmal ménagées de la révocation de Tédit de Nantes ont
coûté à la France; il faut avouer la mauvaise conduite du ministère dans la guerre de 1701. J'ai dû et j'ai osé rem- ])lir tous ces devoirs, {leut-Ttre dangereux; mais, en disant ainsi la vérité, j'ose me llalter jusqu'à })résent (car je ])eux me tromper) que j'ai élevé à la gloire de Louis XIV un monument plus durable que toutes les llatteries dont il a été accablé pendant sa vie. On a fait beaucoup d'histoires de lui; peut-être ne le trouvera-t-on véritablement grand que dans la mienne.
Vous dirai-je encore que j'ai poussé V Histoire du Siècle jusqu'au temps présent, dans un Tableau raccourci de r Europe j depuis la paix d'Utrccht jusquen 1750? Vous dirai-je que j'ai peint le cardinal de Fleury comme je crois, en ma conscience, qu'il doit l'être? Vous sentez que tout cela est à vue d'oiseau, presque point de détails; j'ai voulu seulement montrer comme on a ou suivi ou changé les vues de Louis XIV, perfectionné ce qu'il avait établi, ou réparé les malheurs qu'il avait essuyés sur la fin de sa vie; et, comme j'ai commencé son siècle par un portrait de l'Europe, je le finis de même.
Aucun contemporain vivant n'est nommé, excepté vous et M. le maréchal de Belle-Ile, mais sans aucune affectation. Encore une fois, je peux me tromper; mais je me flatte que, si le roi avait le temps de lire cet ouvrage, il n'en serait pas mécontent, je crois surtout que Mme de Pompadour pourrait ne pas désapprouver la manière dont je parle de Mmes de La Vallière, de Montespan, et de Maintenon, dont tant d'historiens ont parlé avec une grossièreté révoltante et avec des préjugés outrageants.
Enfin, malgré tous mes soins et malgré celui de plaire, la nature de l'ouvrage est telle que, malgré mon zèle pour ma patrie, j'ai cru devoir imprimer cette histoire en pays
étranger. Un historiographe de France no vaudra jamais rien en France.
J'ajouterai encore que peut-être les éloges que je donne à ma patrie acquerront plus de poids lorsque je serai loin d'elle, et que ce qui passerait pour adulation, s'il était d'abord imprimé à Paris, passera seulement pour vérité quand il sera dit ailleurs.
S'il arrivait, après tous les ménagements et toutes les précautions possibles, que je parusse trop libre en France, jugez alors si ma retraite en Prusse n'aura pas été trèsheureuse; mais je me flatte de ne point déplaire, surtout après avoir sondé les esprits et préparé l'opinion publique par le commencement de cet Essai sur Louis XIV ^ et par les anecdotes où je dis des choses très-fortes, et où je n'ai nullement ménagé la conduite inexcusable du parlement dans la régence d'Anne d'Autriche.
Je vais actuellement répondre à la question que vous me faites, pourquoi je suis en Prusse; et je répondrai avec la même vérité que j'écris l'histoire, dussent tous les commis de toutes les postes ouvrir ma lettre.
J'étais parti pour aller faire ma cour au roi de Prusse, comptant ensuite voir l'Italie, et revenir après avoir fait imprimer le Siècle de Louis XIV en Hollande. J'arrive k Potsdam : les grands yeux bleus du roi, et son doux sourire, et sa voix de sirène, ses cinq batailles, son goût extrême pour la retraite et pour l'occupation, et pour les vers, et pour la prose, enfin des bontés à tourner la tête, une conversation délicieuse, de la liberté, l'oubli de la royauté dans le commerce, mille attentions qui seraient séduisantes dans un particulier, tout cela me renverse la cervelle. Je me donne à lui par passion, par aveuglement, et sans raisonner. Je m'imagine que je suis dans une province de France. Il me demande q.u roi sou frère, et je
croîs que le roi son frère le trouvera fort bon. Je vous le jure, comme si j'allais mourir, il ne m*est ])as entré dans la tête que ni le roi ni Mme de romj)adour prissent seulement garde à moi, et qu'ils pussent être piqués le moins du monde. Je me disais : « Qu'importe h. un roi de France un atome comme moi de plus ou de moins? » J'étais en France, harcelé, ballotté, persécuté depuis trente ans. Je me trouve ici tranquille; je mùne une vie entièrement convenable h ma mauvaise santé; j'ai tout mon temps à moi, nul devoir à rendre; le roi me laisse dîner toujours dans ma chambre, et souvent y souper. Voilà comme je vis depuis un an; et je vous avoue que, sans l'envie extrême de venir vous faire ma cour, qui me trouble sans .cesse, et sans une nièce que j'aime de tout mon cœur, je serais trop heureux.
Il serait impertinent à moi de vous parler si longtemps de moi-même, si vous ne me l'aviez ordonné; ainsi, encore un petit mot, je vous en prie. Vous me demandez pourquoi j'ai pris la clef de chambellan, la croix, et vingt mille francs de pension? Parce que je croyais alors que ma nièce viendrait s'établir avec moi; elle y était toute préparée; mais la vie de Potsdam, qui est délicieuse pour moi, serait affreuse pour une femme; ainsi me voilà malheureux dans mon bonheur, chose fort ordinaire à nous autres hommes. Mais ce qui augmente à la fois mon bonheur, ma sensibilité, et mes regrets, ce qui me ravit et ce qui me déchire, c'est cette bonté avec laquelle vous daignez entrer dans mes erreurs et dans mes misères. Vous me dites que vous devenez vieux; vous ne ie serez jamais; la nature vous a donné ce feu avec lequel on ne sent jamais la langueur de l'âge. — C'est moi, indigne, qui le suis devenu terriblement, et j'ai bien peur d'être dans peu hors d'état de profiter des charmes des rois et
des maréchaux de Richelieu. Il faut au moins avoir des jambes pour marcher, et des dents pour parler Le roi de Prusse m'assure qu'il me trouvera fort bien sans dents ; mais voyez la belle conversation quand on ne peut plus articuler ! On meurt ainsi en détail, après avoir vu mourir presque tous ses amis, et le songe pénible de la vie est bientôt fini.
A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE
Sire, si vous aimez des critiques libres, si vous souffrez des éloges sincères, si vous voulez perfectionner un ouvrage que vous seul, dans l'Europe, êtes capable de faire, Votre Majesté n'a qu'à ordonner à un solitaire de monter.
Ce solitaire est aux ordres de Votre Majesté pour toute su vie.
A. MADAME DENIS
A Berlin, le 2 septembre 1751.
J'ai encore le temps, ma chère enfant, de vous envoyer un nouveau paquet. Vous y trouverez une lettre de La Métriepour M. le maréchal de Richelieu; il implore sa protection. Tout lecteur qu'il est du roi de Prusse, il brûle de retourner en France. Cet homme si gai, et qui passe pour rire de tout, pleure quelquefois comme un enfant d'être ici. Il me conjure d'engager M. de Richelieu à lui obtenir sa grâce. En vérité, il ne faut jurer de rien sur l'apparence.
La Métrie, dans ses préfaces, vante son extrême félicité d'être auprès d'un grand roi qui lui lit quelquefois ses vers, et en secret il pleure avec moi. Il voudrait s'en re-
tourner îi pied ; mais moi !... pourquoi suis-je ici? Je vais Lieu vous étonner.
^ Ce La Mctrie* est un homme sans conséquence, qui cause familièrement avec le roi, après la lecture. Il me l-arle avec confiance; il m'ajuré que, en parlant au roi, ces jours passés, de ma prétendue faveur et de la petite jalousie qu'elle excite, le roi lui avait réjjondu : a J'aurai l^csoin de lui encore un an, tout au plus; on presse l'orange, et on en jette Técorce. ^
Je me suis fait répéter ces douces paroles; j*ai redoublé mes interrogations ; il a redoublé ses serments. Le croiriez-vous? dois-je le croire? Cela est-il possible? Quoi! après seize ans de bontés, d'ofires, de promesses; après la lettre qu'il a voulu que vous gardassiez comme un gage inviolable de sa parole! et dans quel temps encore, s'il vous plaît? Dans le temps que je lui sacrifie tout pour le servir, que non-seulement je corrige ses ouvrages, mais que je lui fais à la marge une rhétorique, une poétique suivie, composée de toutes les réflexions que je fais sur les propriétés de notre langue, à l'occasion des petites fautes que je peux remarquer; ne cherchant qu'à aider son génie, qu'à l'éclairer, et qu'à le mettre en état de se passer en efiet de mes soins !
Je me faisais assurément un plaisir et une gloire de cultiver son génie ; tout servait à mon illusion. Un roi qui a gagné des batailles et des provinces, un roi du Nord qui fait des vers en notre langue, un roi enfin que je n'avais pas cherché, et qui me disait qu'il m'aimait, pourquoi m'aurait-il fait tant d'avances? Je m'y perds ! je n'y conçois rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour ne point croire La Métrie.
!. Médecin et philosophe matérialiste, né à Saint-Malo. Voir plus loin It récit burlesque de sa mort à Berlin.
Je ne sais pourtant. En relisant ses vers, je suis tombe sur une épître à un peintre nommé Pesne, qui est à lui; en voici les premiers vers :
a Quel spectacle étonnant vient de frapper mes yeux I « Cher Pesne, ton pinceau te place au rang des dieux. »
Ce Pesne est un homme qu'il ne regarde pas. Cependant c'est le cher Pesne^ c'est un dieu. Il pourrait bien en être autant de moi, c'est-à-dire pas grand'chose. Peut-être que, dans tout ce qu'il écrit, son esprit seul le conduit, et le cœur est bien loin. Peut-être que toutes ces lettres, où il me prodiguait des bontés si vives et si touchantes, ne voulaient rien dire du tout.
Voilà de terribles armes que je vous donne contre moi. Je serai bien condamné d'avoir succombé à tant de caresses. Vous me prendrez pour M. Jourdain, qui disait : « Puis-je rien refuser à un seigneur de la cour qui m'appelle son cher ami*? » Mais je vous répondrai : « C'est un roi aimable. «
Vous imaginez bien quelles réflexions, quel retour, quel embarras, et, pour tout dire, quel chagrin l'aveu de La Métrie fait naître. Vous m'allez dire : « Partez ; » mais moi je ne peux pas dire : a Partons. » Quand on a commencé quelque chose, il faut le finir; et j'ai deux éditions sur les bras, et des engagements pris pour quelques mois. Je suis en presse de tous les côtés. Que faire? ignorer que La Métrie m'ait parlé, ne me confier qu'à vous, tout oublier, et attendre. Vous serez sûrement ma consolation. Je ne dirai point de vous : « Elle m'a trompé en me jurant qu'elle m'aimait. » Quand vous seriez reine, vous seriez sincère.