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affublé son secrétaire Darget d*uii bon nombre de traits dont le secrétaire est très-scandalisé. Il lui fait jouer un plaisant rôle dans son poëme du Palladium^ et le poème est imprimé. 11 y en a, à la vérité, peu d'exemplaires.
Que voulez- vous que je vous dise? il faut se consoler, s'il est vrai que les grands aiment les petits, dont ils se moquent; mais aussi, s'ils s'en moquent et ne les aiment point, que faire? se moquer d'eux à son tour tout doucement, et les quitter de même. Il me faudra un peu de temps pour retirer les fonds que j'avais fait venir dans ce pays-ci. Ce temps sera consacré à la patience et au travail; le reste de ma vie doit vous l'être.
Je suis très-aise du retour du frère Isaac d'Argens. Il a d'abord été un peu ébouriffé, mais il s'est remis au ton de l'orchestre. Je l'ai rapatrié avec Algarotti. Nous vivons comme frères; ils viennent dans ma chambre, dont je ne sors guère; delà nous allons souper chez le roi, et quelquefois assez gaiement. Celui qui tombait du haut d'un clocher, et qui, se trouvant fort mollement dans l'air, disait : Bon^ pourvu que cela dure^ me ressemblait assez.
Bonsoir, ma très-chère plénipotentiaire; j'ai grande envie de tomber à Paris, dans ma maison.
A LA MEME
A Potsdam, le 14 novembre 1751.
Protectrice del'Alcoran^ nous sommes tous ici malades. Milord Tyrconnell empire, le comte de Rothembourg se meurt, Darget se plaint de sa vessie ; pour le major Chazot, qui a dû vous rendre une lettre, il s'était emmaillotté
t. Voir la note 1 à la page précédent!.
DE VOLTAIUE. 301
latele, et avait leiiil une grosse maladie i)Our avoir permission d'aller h Paris. Il se porte bien, celui-là, et si bien qu'il ne reviendra plus; il avait pris son jiarti depuis longtemps. Mais notre fou de La Mélrie n'a point fait semblant; il vient de prendre le parti de mourir. Notre médecin est crevé à la Heur de son âge, brillant, frais, alerte, respirant la santé et la joie, et se flattant d'enterrer tous ses malades et tous les médecins : une indigestion l'a emporté.
Je ne reviens point de mon étonnement. Mdord Tyrconnell envoie prier La Métrie de venir le voir pour le guérir ou pour l'amuser. Le roi a bien de la peine à lâcher son lecteur, qui le fait rire, et avec qui il joue. La Métrie part, arrive chez son malade dans le temps que Mme Tyrconnell se met à table ; il mange et boit, et parle, et rit plus que tous les convives; quand il en a jusqu'au menton, on apporte un pâté d'aigle déguisé en faisan, qu'on avait envoyé du Nord, bien farci de mauvais lard, de hachis de porc et de gingembre ; mon homme mange tout le pâté, et meurt le lendemain chez milord Tyrconnell, assisté de deux médecins dont il s'était moqué. Voilà une grande époque dans l'histoire des gourmands.
Il y a actuellement une grande dispute pour savoir s'il est mort en chrétien ou en médecin. Le fait est qu'il pria le comte de Tyrconnell de le faire enterrer dans son jardin. Les bienséances n'ont pas permis qu'on eût égard à son testament. Son corps, enflé et gros comme un tonneau, a été porté, bon gré mal gré, dans l'Eglise catholique, où il est tout étonné d'être. Ma chère enfant, les chênes tombent, et les roseaux demeurent. Le roi a fait pour moi une ode pour m'exhorter à vieillir et à mourir. J'ai bien corrigé son ode, et je ne m'en porte pas mieux. Il me traite vraiment de divin^ comme le peintre Pesne. Nous savons
ce que ces mots-là signifient. Cette lettre vous sera rendue par le Tartare païen de milord Maréchal^ qu'il a dépêché ici. Dieu conduise ce bon Galmouck au plus vite I
A LA MÊME
A Potsdam, le 24 décembre 1751.
Je ne vous écris plus, ma chère enfant, que par des courriers extraordinaires, et pour cause. Celui-ci vous remettra six exemplaires complets du Siècle de Louis XIV ^ corrigés à la main. Point de privilège, s'il vous plaît; on se moquerait de moi. Un privilège n'est qu'une permission de flatter, scellée en cire jaune. Il ne faudrait qu'un privilège et une approbation pour décrier mon ouvrage. Je n'ai fait la cour qu'à la vérité, je ne dédie le livre qu'à elle. L'approbation qu'il me faut est celle des honnêtes gens et des lecteurs désintéressés.
Est-il possible qu'on crie toujours contre moi dans Paris, et qu'on me prenne pour un déserteur qui est allé servir en Prusse ? Je vous répète que cette clef de chambellan, que je ne porte jamais, n'est qu'un bénéfice simple; que je n'ai point fait de serment; que ma croix est un joujou auquel je préfère mon écritoire ; en un mot, je ne suis point naturalisé Vandale, et j'ose croire que ceux qui liront V Histoire de Louis XIV verront bien que je suis Français. Cela est étrange qu'on ne puisse avoir un titre inutile chez un roi de Prusse, qui aime les belleslettres, sans soulever nos compatriotes! Je désire plus mon retour que ceux qui me condamnent de m'être en allé, et vous savez que ce ne sera pas pour eux que je reviendrai. Le Meunier j son Fils et VAne^ n'ont pas essuyé plus de contradictions que moi.
On voit de loin les objets bien autrement qu'ils ne sont. Je reçois des lettres de moines qui veulent quitter leur couvent pour venir auprès du roi de Prusse, parce qu'ils ont fait quatre vers français. Des gens que je n'ai jamais connus m'écrivent : « Gomme vous êtes l'ami du roi de Prusse, je vous prie de faire ma fortune. » Un autre m'envoie un paquet de rêveries; il me mande qu'il a trouvé la pierre philosophale, et qu'il ne veut dire son secret qu'au roi. Je lui renvoie son paquet, et je lui mande que c'est le roi qui a la pierre philosophale. D'autres, qui vivaient avec moi dans la plus ])arfaite inditlérence, me reprochent tendrement d'avoir quitté mes amis. Ma chère enfant, il n'y a que vos lettres qui me plaisent et qui me consolent; elles font le charme de ma vie.
A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT
A Berlin, le 8 janvier 1752.
Une des plus grandes obligations qu'un homme puisse avoir à un homme, c'est d'être instruit; j'ai donc pour vous, mon cher confrère, la plus tendre et la plus vive reconnaissance. Je profiterai sur-le-champ de la plupart de vos remarques; mais il faut d'abord que je vous en remercie.
Je jetterais mon ouvrage au feu, si je croyais qu'il fût regardé comme l'ouvrage d'un homme d'esprit.
J'ai prétendu faire un grand tableau des événements qui méritent d'être peints, et tenir continuellement les yeux du lecteur attachés sur les principaux personnages. Il faut une exposition, un nœud et un dénouement dans une histoire, comme dans une tragédie ; sans quoi on n'est qu'un Reboulet, ou un Limiers, ou un La Hode. Il y a,
d'ailleurs^ dans ce vaste tableau, des anecdotes intéressantes. Je hais les petits faits; assez d'autres en ont chargé leurs énormes compilations.
Je me suis piqué de mettre plus de grandes choses dans un seul petit volume qu'il n'y en a dans les vingt tomes de Lamberti. Je me suis surtout attaché à mettre de l'intérêt dans une histoire que tous ceux qui l'ont traitée ont trouvé jusqu'à présent le secret de rendre ennuyeuse. Voilà pourquoi j'ai vu des princes qui ne lisent jamais et qui entendent médiocrement notre langue, lire ce volume avec avidité, et ne pouvoir le quitter.
Mon secret est de forcer le lecteur à se dire à luimême : a Philippe V sera-t-il roi? sera-t-il chassé d'Espagne? la Hollande sera-t-elle détruite? Louis XIV succombera-t-il? » En un mot, j'ai voulu émouvoir, même dans rhistoire. Donnez de l'esprit à Duclos tant que vous voudrez, mais gardez-vous bien de m'en soupçonner.
Peut-être j'ai mérité davantage le reproche d'être un philosophe libre; mais je ne crois pas qu'il me soit échappé un seul trait contre la religion. Les fureurs du calvinisme, les querelles du jansénisme, les illusions mystiques du quiétisme, ne sont pas la rehgion. J'ai cru que c'était rendre service à l'esprit humain de rendre le fanatisme exécrable, et les disputes théologiques ridicules ; j'ai cru même que c'éait servir le roi et la patrie. Quelques jansénistes pourront se plaindre; les gens sages doivent m approuver.
La liste raisonnée des écrivains, e!c., que vous daignez approuver, serait plus ample et pkis détaillée, sij'avais pu travailler à Paris; je me serais plus éiendu sur tous les arts : c'était mon principal objet ; mais que puis-je à Berlin ?
Savez- vous bien que j'ai écrit de mémoire une grand partie du second volume? mais je ne crois pas que j'eq
eusse (lit davantage sur le gouvernement intérieur. C'est là, ce me semble, que Louis XIV par.iit bien grand, et que je donne à la nation une supériorité dont les étrangers sont forcés de convenir.
Oserais-je vous supplier, monsieur, de m*honorer de vos remarques sur ce second volume? ce serait un second bienfait. Vous qui avez bâti un si beau jialais, mettez quelques pierres à ma maisonnette. Consolez-moi d'être si loin de vous ; vos bontés augmentent bien mes regrets. Jugez de la persécution de la canaille des gens de lettres, puisqu'ils m'ont forcé d'accepter, ailleurs que dans ma patrie, des biens et des honneurs, et qu'ils m'ont réduit à travailler pour cette patrie même, loin de vos yeux.
A MADAME DENIS
A Berlin, le i8 janvier 1752.
Nous avons perdu, au commencement de l'année, ce comte de Rothembourg, qui voulait que vous vinssiez faire un petit tour à Berlin avec Mme sa femme; je ne sais si elle y viendra disputer son douaire. Il est mort à l'âge d'environ quarante ans. On dit toujours, quand on voit de ces morts prématurées, que la vie est un songe; que les hommes ne sont que des ombres passagères; qu'il ne faut pas compter sur un moment. On le dit; et puis on agit, on fait des projets comme si on était immortel. Je ne suis pas sûr du lendemain; pourquoi ne suis-je donc pas aujourd'hui auprès de vous? J'aurai retiré mes fonds avant que l'édition de Dresde soit finie, et alors jo retirerai ma personne.
Nous avons su, après la mort du comte de Rothembourg, qu'il ne nous épargnait pas toujours dans les
petites conférences qu il avait avec Sa Majesté. G*est là l'étiquette des cours : on y dit du mal de son prochain aux rois, quand ce ne serait que pour les amuser. Je vois que tout le monde est courtisa i.
Je me tâte pour savoir si je suis en vie; cet hiver m'est encore plus fatal que le précédent, On n'a pourtant chaud en hiver que dans les pays froids. Vos petites cheminées de Paris où l'on se rôtit les jamjjes pour avoir le dos gelé, ne valent pas nos poêles. Il semble qu'on ne se doute pas en France, pendant l'été, qu'il y a quatre saisons, et que l'hiver en est une. On dit que c'est Lien pis en Italie, les maisons n'y sont faites que pour respirer le frais; et, quand les gelées viennent, toute la nation grelotte.
C'est une chose plaisante de voir ici les courtisans monter l'escalier avec un grand manteau doublé de peaux de loup ou de renard, et très-souvent la fourrure en dehors. Cette procession fourrée m'étonne toujours, tandis que les dames vont les bras nus, la gorge découverte, et l'amplitude bouffante du panier ouverte à tous les vents. Je maintiens que les femmes ont plus de courage que les hommes, ou qu'elles ont plus de chaleur naturelle. Moi, qui en ai fort peu, je reste chez moi à mon ordinaire.
Ce qu'on vous a dit contre l'orthographe du Siècle de Louis XIV ne me convertira pas. Je suis toujours pour qu^on écrive comme on parle; cette méthode serait bien plus facile pour les étrangers. Gomment est-ce qu'un palatin de Pologne distinguerait François P% ou saint François, d'avec un Français? ne se croirait-il pas en droit de prononcer il voyait^ il croyoû, au lieu de dire il Yoyaitj il croyait? Nous avons conservé l'habitude barbare d'écrire avec un o ce qu'on prononce avec un a; pourquoi? parce qu'on prononçait durement tous ces o autrefois; parce que voyoi^, li^oi^, rimait avec exploit Nous avons
adouci la prononciation, il faut donc adoucir aussi l'ortliogni})he, afin que tout soit d'une même parure.
Pardon de la dissertation. Je suis bien lieuroux qu'on ne me fasse que ces chicanes. Je vous embrasse de tout mou cœur.
A LA MÊME
A Potsdam, le 3 mnrs !752.
J'ai réchappé de tous les maux qui m'ont assiégé pendant deux mois, et milord Tyrconnell mourut hier. La mort fait de ces quiproquo-là à tout moment. Mme de Tyrconnell aura fait un cruel voyage; elle sera ruinée pour avoir tenu ici une table ouverte, et elle a perdu un mari qu'elle aimait. La jeunesse la plus brillante n'est donc rien, puisque Madame est morte! La sobriété ne sauve donc rien, puisque le duc d'Orléans est mort! Mais les hommes sont insensibles à ces exemples frappants : ils étonnent, le premier moment; on se rassure bientôt, on les oublie, on reprend le train ordinaire; et celui qui a dit qu'à la cour comme à l'armée, quand on voit tomber à droite et à gauche, on crie serre et on avance, n'a eu que trop raison.
Darget part demain avec sa vessie; c'était à moi de partir. Il vous donnera un des plus furieux ])aquets que je vous aie encore envoyés. Il emmène avec lui un excellent domestique français qui m'était bien nécessaire; c'est un jeune Picard qui s'est mis à pleurer quand il a vu que je ne partais pas. Il prétend qu'il n'y peut plus tenir, que les Prussiens se moquent de lui, parce qu'il est petit et qu'il n'est que Fiançais. J'ai eu beau lui dire que le roi n'a pas sept pieds de haut, et qu'Alexandre était petit : il m'a répondu qu'Alexandre et le roi de Prusse n'étaient
pas Picards. Enfin il ne me reste plus de domestique de Paris.
Darget dit qu'il veut voir la première représentation de Rome^; je ne sais si elle sera sauvée ou perdue. C'est un grand jour pour le beau monde oisif de Paris qu'une première représentation; les cabales battent le tambour; on se dispute les loges; les valets de chambre vont à midi remplir le théâtre. La pièce est jugée avant qu'on l'ait vue. Femmes contre femmes, petits-maîtres contre petitsmaîtres, sociétés contre sociétés; les cafés sont comblés de gens qui disputent; la foule est dans la rue, en attendant qu'elle soit au parterre. Il y a des paris; on joue le succès de la pièce aux trois dés. Les comédiens tremblent, l'auteur aussi. Je suis bien aise d'être loin de cette guerre civile, au coin de mon feu, à Potsdam, mais toujours très-affligé de n'être plus au coin du vôtre.
A M. DE CIDEVILLE
A Potsdam, le 10 mars 1752.
Mon cher et ancien ami, ce n'est pas l'ivresse passagère du public, ce n'est pas un trépignement de pieds dans le parterre qui doit faire plaisir à un homme qui connaît son monde et qui a vécu; c'est votre approbation, c'est votre sensibilité, c'est votre amitié qui fait mon vrai succès et mon vrai bonheur. Je laisse le public faire sa petite amende honorable, en attendant qu'il me lapide à la première occasion, et je jouis dans le fond de mon cœur de la consolation d'avoir un ami tel que vous.
Savez-vous bien ce qui me remplit de la satisfaction
l. Calilina ou Rome sauvée.
la plus touchante et la plus pure? Ce n'est ni César ni Cicéron, c'est Mme Denis; c'est elle qui est une Romaine. Quelle intrépidité et quelle patience, quelle chaleur et quelle raison elle a mises clans toutes les affaires dont sa respectable amitié s'est chargée! Ses bonnes quaUtés doivent lui faire dans Paris une réputation plus grande et plus durable que celle de Rome sauvée.
On se lassera bien vite d'une diable de tragédie sans amour, d'un consul en o?i, de conjurés en 1/5, d'un sujet dans lequel le tendre Crébillon m'avait enlevé la fleur de la nouveauté. On peut applaudir, pendant quelques rejorésentations, à quelques ressources de l'art, à la peine que j'ai eue de subjuguer un terrain ingrat; mais, à la fin, il ne restera que l'aridité du sol. Comptez qu'à Paris, point d'amour, point de premières loges, et fort peu de parterre. Le sujet de Catilina me paraît fait pour être traité devant le sénat de Venise, le parlement d'Angleterre, et messieurs de l'Université. Comptez qu'on verra bientôt disparaître à la comédie de Paris les talons rouges et les pompons. Si le procureur -général et la grand' chambre ne viennent en premières loges, Cicéron aura beau crier : 0 temporal 0 mores! on demandera Inès de Castro^ et Turcarct'^.
Mais c'est beaucoup d'avoir plu aux connaisseurs, aux gens sensés, et même aux cicéroniens. L'abbé d'Olivet me doit au moins un compliment en latin, et je n'en quitte pas M. le recteur des quatre facultés. Mon cher et ancien ami, il me serait bien plus doux de venir vous embrasser en français, de souper avec Mme Denis et avec vous, dans ma maison, ou du moins de vous voir souper. Je demanderai assurément permission à l'enchanteur auprès duquel