‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 127 sur 157 · A M. BERTRAND · texte numérisé non relu

A M. BERTRAND

24 octobre 1755.

La mort de M. de Giez me pénètre de douleur; me ^'oilà banni pour quelque temps de ma maison, où il est mort. Ah! mon cher monsieur, qui peut compter sur un moment de vie? Je n'ai jamais vu une santé plus brillante que celle de ce pauvre Giez ; il laisse une veuve désolée, un enfant de six ans, et peut-être une fortune délabrée, car il commençait. Il avait semé, et il meurt sans recueillir; nous sommes environnés tous les jours de ces exemples. On dit : « Il est mort, » et puis, serre la file; et on est oublié pour jamais. Je n'oublierai point mon pauvre Giez, ni sa famille. Il m'était attaché; il m'avait rendu mille petits services; je ne retrouverai, à Lausanne, personne qui le remplace. Je vois qu'il faudra remettre au printemps mon voyage de Berne; c'est être bien hardi que de compter sur un printemps.

Je ne connais plus que la retraite etTamitié. Que ne puis-je jouir avec vous delune et de l'autre I Je vous embrasse bien tendrement.

*A M. TRONGHIN, DE LYON.

Délices, lo décembre 1755.

Vous apprendrez, monsieur, par toutes les lettres de cet ordinaire, que nous avons été honorés aussi d'un petit tremblement de terre. Nous en sommes pour une bouteille de vin muscat qui est tombée d'une table et qui a payé pour tout le territoire. Il est heureux d'en être quitte à si

bon marché. Ce qui m'a paru assez singulier, c'est que le lac était tout couvert d'un nuage très-épais par le plus ])cau soleil du monde. Il était deux heures vingt minutes; nous étions à table dans nos petites Délices, et le dîner n'en a pas été dérangé. Le peuple de (lenève a été un peu effarouché; il prétend que les cloches ont sonné d'elles-mêmes, mais je ne les ai pas entendues.

A MM. CRAMER FRKRES*.

Je ne peux que vous remercier, messieurs, de Thonneur que vous me faites d'imprimer mes ouvra^c^es; mais je n'en ai pas moins de regret de les avoir faits. Plus on avance en âge et en connaissances, plus on doit se repentir d'avoir écrit. Il n'y a presque aucun de mes ouvrages dont je sois content, et il y en a quelques-uns que je voudrais n'avoir jamais faits. Toutes les pièces fugitives que vous avez recueillies étaient des amusements de société qui ne méritaient pas d'être imprimés. J'ai toujours eu d'ailleurs un si grand respect pour le public, que, quand j'ai fait imprimer la Henriade et mes tragédies, je n'y ai jamais mis mon nom; je dois, à plus forte raison, n'être point responsable de toutes ces pièces fugitives qui échappent à l'imagination, qui sont consacrées à l'amitié, et qui devraient rester dans les portefeuilles de ceux pour qui elles ont été faites.

A l'égard de quelques écrits plus sérieux, tout ce que j'ai à vous dire, c'est que je suis né Français et cathohque; et c'est principalement dans un pays protestant que je dois vous marquer mon zèle pour ma patrie, et

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