‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 133 sur 157 · A M. DE MONCRIF · texte numérisé non relu

A M. DE MONCRIF

A Monrion, 27 mars 1757.

Mon cher confrère, j'ai été enchanté de votre souvenir, et affligé de la bienséance qui empêche le maître du château d'écrire un petit mot; mais je conçois qu'il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n'a que des choses vagues à répondre. 11 est toujours bon qu'il sache qu'il y a deux espèces de Suisses qui l'aiment de tout leur cœur. Tavernier, qui avait acheté la terre d'Aubonne, à quelques lieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV pourquoi il avait choisi une terre en Suisse, répondit, comme vous savez : Sire, fai été bien aise d'avoir quelque chose qui ne fût quà moi. Je n'ai pas tant voyagé que Tavernier, mais je finis comme lui.

Vous avez donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : qui est-ce qui ne les a pas à peu près ? Voici le temps d'être à soi, et d'achever tranquillement sa carrière. C'est une belle chose que la tranquillité ! Oui, mais l'ennui est

de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j'ai établi un théâtre à Lausanne, où nous jouons Zaïrej Alzire^ V Enfant prodigue^ et même des pièces nouvelles. N'allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses : j'ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan, un parterre très-bien choisi ; et je souhaite que les Clairon et les Gaussin jouent comme Mme Denis. Il n'y a dans Lausanne que des Familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très-bonnes maisons dans une très- vilaine ville. Nous n'avons de suisse que la cordialité ; c'est l'âge d'or avec les agréments du siècle de fer

Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard : je suis jardinier au printemps, à mes Délices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière. Avez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect? avez-vous des tulipes au mois de mars? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l'histoire ; on se moque des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terre, et de ceux qui passent pour des hommes proîonds, parce qu'ils ont dit qu'on fait des anguilles avec de la pâte aigre.

On plaint ce pauvre genre humain qui s'égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme lair depuis le matin jusqu'au soir. Mes vergers, et mes vignes, et moi, nous ne devons rien à personne. C'est encore là ce que je voulais, mais je voudrais aussi être moins éloigné de vous ; c'est dommage que le pays de Vaud ne touche pas à la Tourame. Je vous embrasse tendrement. Le Suisse Voltaire.

* A M. THIERIOT, . Chez Mme la comtesse de Montmorency, à Paris, rue Vivienne.

Aux Délices, 20 mai 1757.

Vous noterez, s'il vous plaît, mon cher et ancien ami, et je vous confie tout doucement qu'il y a dans le pays que j'habite trois ou quatre personnes qui sont encore du seizième siècle. Elles ont été fâchées de voir dans le Mercure que tout le monde convenait, vers le lac Léman, que Calvin avait une âme atroce. Ces gens-là disent qu'ils n'en conviennent point.

Je crois qu'on pourrait, pour satisfaire leur délicatesse, leur permettre même de penser que l'âme de Calvin était douce. La mienne est tranquille, et je ne veux point choquer d'honnêtes gens avec lesquelles je vis en très-bonne intelligence. Vous me feriez plaisir de me mander qu'on a imprimé cette lettre sur une copie inlidèle, comme sont toutes celles qu'on fait courir manuscrites; que, dans celle que vous avez reçue de ma main, il y a une âme trop austère et non pas âme atroce. En eflet, autant qu'il peut m'en souvenir, c'était là la véritable leçon. Cette petile attention de votre part ferait un très-grand plaisir à des personnes que je dois ménager, et je vous en serais très obligé. La paix est, après la santé^ le plus grand des biens.

Je ne sais quand le roi de Prusse la donnera à TAllemagne. Ce sera quand il voudra ; car s'il achève la campagne comme il Ta commencée, il donnera des lois ^

Ce serait une chose bien glorieuse pour la France, si

1. Guerre de Sept ans ; Frédéric avait gagné la bataille de Prague, le 6 mai.

son armée réparait les pertes des Autrichiens. Il serait beaiî, après avoir résisté deux cents ans à rAutriclie, d'être son seul appui.

\vez-vous vu la pièce nouvelle? Parait-il quelque bon livre? Êtes-vous toujours casanier? N'aurez-vous jamais le courage d'exécuter votre ancien projet de voir notre lac et vos anciens amis? V.

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

Aux Délices, le 4 juin 1757.

Ma conscience m'oLlige, monseigneur, de vous présenter les remontrances ^ de mon parlement : ce parlement est le parterre. Je suis assassiné de lettres qui disent que Lekain est le seul acteur qui fasse plaisir, le seul qui se donne de la peine, et le seul qui ne soit pas payé. On se plaint de voir des moucheurs de chandelles qui ont part entière, dans le temps que celui qui soutient le théâtre de Paris n'a qu'une demi-part. On s'en prend à moi; on dit que vous ne faites rien en ma faveur, et on croit que je ne vous demande rien; cependant, je demande avec instance. Je conviens que Baron avait un plus bel organe que Lekain et de plus beaux yeux; mais Baron avait deux parts; et faut-il que Lekain meure de faim, parce qu'il a les yeux petils et la voix quelquefois étouflee? Il lait ce qu'il peut ; il fait mieux que les autres : les amateurs font des vers à sa louange; mais il faut que son métier lui procure des chausses, il n'a que la moitié d'un cothurne ; je vous conj ure de lui donner un cothurne tout entier.

J'aimerais mieux vous écrire en faveur de quelque

- |. Allusion ironique aujc remontrances du Parlement,

Prussien que vous auriez fait prisonnier de guerre vers Magdebourg ; mais puisqu'à présent vous êtes occupé d'emplois pacifiques, soufirez que je vous parle en faveur d'Orosmane, de Mahomet et de Gengis-kan. Les héros doivent-ils laisser mourir de faim les héros? On dit que vos chevaux manquent de fourrage enWestphalie et qu'on leur donne du jambon. Pour Dieu, faites donner à dîner à Lekain, tout laid qu'il est.

Vous avez dû rece/oir les dernières volontés de Tamiral Byng : les miennes sont que je vous serai attaché toute ma vie avec le plus tendre respect.

A M. LE COMTE DE SCHOWALOW, Chambellan de Fimpératrice de Russie, à Moscou.

Aux Délices, 24 juin i757.

Monsieur, j'ai reçu les cartes que Votre Excellence a eu la bonté de m'envoyer. Vous prévenez mes désirs, en me facilitant les moyens d'écrire une histoire de Pierre le Grand, et de faire connaître l'empire russe. La lettre dont vous m'honorez redouble mon zèle. La manière dont vous parlez notre langue me fait croire que je travaillerai pour mes compatriotes, en travaillant pour vous et pour votre cour. Je ne doute pas que Sa Majesté l'Impératrice n'agi cb et n'encourage le dessein que vous avez formé pour a gloire de son père.

Je vois avec satisfaction, monsieur, que vous juj:cz comme moi que ce n'est pas assez d'écrire les actions et les entreprises en tout genre de Pierre le Grand, lesquelles, pour la plupart; sont connues : l'esprit éclairé, qui règne aujourd'hui dans les principales nalions de lEurope, de^»

mande qu*on approfondisse ce que les historiens effleuraient autrefois à peine.

On veut savoir de combien une nation s'est accrue; quelle était sa population avant Tépoque dont on parle; quel est, depuis cette époque, le nombre de troupes régulières qu'elle entretenait, et celui qu elle entretient; quel a été son commerce, et comment il s'est étendu ; quels arts sont nés dans le pays; quels arls y ont été appel 's d ailleurs, et s'y sont perfectionnés ; quel était à peu près le revenu ordinaire de l'Etat, et à quoi il monte aujourd'hui ; quelle a été la naissance et le progrès de la marine; quelle est la proportion du nombre des nobles avec celui des ecclésiastiques et des moines, et quelle est celle de ceux-ci avec les cultivateurs, etc.

On a des notions assez exactes de toutes ces parties qui composent l'État, en France, eu Angleterre, en Allemagne, en Espagne ; mais un tel tableau de la Russie serait bien plus intéressant, parce qu'il serait plus nouveau, parce qu'il ferait connaître une moi:archie dont les autres nations n'ont pas des idées bien justes, parce que enfin ces détails pourraient servir à rendre Pierre le Grand, l'Impératrice sa fille, et votre nation, et votre gouvernement, plus respectables. La réputation a toujours été comptée parmi les forces véritables des royaumes. Je suis bien loin de me flatterd'ajouterà cette réputation : cesera vous, monsieur, qui ferez tout en m' envoyant les mémoires que vous voulez bien me faire espérer, et je ne serai que l'instrument dont vous vous servirez pour travailler à la gloire d'un grand homme et d'un grand empire.

Je vous avoue, monsieur, que les médailles sont de trop. Je suis confus de votre générosité, et je ne sais comment m'y prendre pour vous en témoigner ma reconnaissance. Je sens tout le prix de votre présent; mais un préseiit

non moins cher sera celui des mémoires qui me mettront nécessairement en état de travailler à un ouvrage qui sera le vôtre

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