‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 135 sur 157 · Frédéric II · texte numérisé non relu

Frédéric II

3. Poète et littérateur, né à Nancy, an^' iîatté et pius tard renié par Voltaire; mort en 1814.

de ses mœurs me ravalent rendu très-cher. Je ne vois point mourir do jeune liomme sans accuser la nature; mais, jeunes ou vieux, nous n'avons presque qu'un moment, et ce moment si court, à quoi est-il employé? J'ai perdu le temps de mon existence à composer un énorme fatras, dont la moitié n'aurait jamais dû voir le jour. Si, dans l'autre moitié, il y a quelque chose qui vous amuse, c'est au moins une consolation pour moi. Mais, croyezmoi, tout cela est bien vain, bien inutile pour le bonheur. Ma santé n'est pas trop bonne : vous vous en apercevrez h la tristesse de mes réflexions. Cependant je m'occupe avec Mme Denis à embellir mes retraites auprès de Genève et de Lausanne. Si jamais vous faites un nouveau voyage vers le Rhône, vous savez que sa source est sous mes fenêtres. Je serais charmé de vous voir encore et de philosopher avec vous. Conservez votre souvenir au Suisse V.

A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE

octobre 1757.

Sire, votre Epilre d'Erfurt est pleine de morceaux admirables et touchants. Il y aura toujours de très-belles choses dans ce que vous ferez et dans ce que vous écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai écrit h, Son Altesse Royale votre digne sœur, que cette Épître fera verser des larmes si vous n'y parlez pas des vôtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter avec Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande Ame et d'un grand génie ; il s'agit de vous et de l'intérêt de toute la saine partie du genre humain, que la philosophie attache à votre gloire et à votre conservation.

Vous voulez mourir*; je ne vous parle pas ici de Thorreur douloureuse que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que, du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est Topinion des hommes, quel est lesprit du temps. Comme roi, on ne vous le dit pas ; comme philosophe et comme grand homme, vous ne voyez que les exemples des grands hommes de Fantiquilé. Vous aimez la gloire, vous la mettez aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée, depuis la chute de Tempire romain. Mais, hélas ! Sire, en aimant tant la gloire, comment pouvez-vous vous obstiner h un projet qui vous la fera perdre ? Je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes qui mettra lâchement son devoir à flétrir une action généreuse.

J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté. Il faut se rendre justice ; vous savez dans combien de cours on s'opiniâtre à regarder votre entrée en Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces cours ? que vous avez vengé sur vous-même cette invasion ; que vous n'avez pu résister au chagrin de ne pas ) donner la loi. On vous accusera d'un désespoir prématuré, quand on saura que vous avez pris cette résolution funeste dans Erfurt, quand vous étiez encore maître de la Silésie et de la Saxe. On commentera votre Épître d'Erfurt, on en

1. TeUe était la résolution de Frédéric avant les bataUles de Rosbach et de Leuthen. Il écrivait en vers à Voltaire, le 9 octobre;

« Pour moi, menacé du naufrage, tt Je dois, en affrontant l'orage, « Penser, vivre et mourir en roi. »

fera une critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.

Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son cœur.

Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y clierche un honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être humilié par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti de Tamour-propre du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre raison supérieure ; elle vous dit que vous n'êtes point humilié et que vous ne pouvez l'être ; elle vous dit qu'étant homme comme un autre, il vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux : biens, dignités, amis. Un liomme qui n'est que roi peut se croire très-infortuné quand il perd des États ; mais un philosophe peut se passer d'États. Encore, sans que je me mêle en aucune façon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine Christine, le roi Casimir et tant d'autres, vous souti ndriez ce personnage mieux qu'eux tous, et ce serait pour vous une grandeur nouvelle. Enfin tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'être philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme privé, ou si, en demeurant souverain , vous ne saviez pas supporter l'adversité?

Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante et cinquième année, je suis né infirme; je n'ai qu'un moment à vivre ; j'ai été bien malheureux, vous le savez ; mais je

mourrais heureux, si je vous laissais sur la terre mettant en Dratique ce que vous avez si souvent écrit.

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

(A VOUS seul.)

Mon héros^ vous avez vu et vous avez fait des choses extraordinaires. En voici une qui ne Test pas moins , et qui ne vous surprendra pas. Je la confie à vos bontés pour moi, à vos intérêts, à votre prudence, à votre gloire.

Le roi de Prusse s'est remis à m'écrire avec quelque confiance. Il me mande qu'il est résolu de se tuer, s'il est sans ressource; et madame la margrave sa sœur m'écrit qu'elle finira sa vie, si le roi son frère finit la sienne. Il y a grande apparence qu'au moment où j'ai l'honneur de vous écrire, le corps d'armée de M. le prince de Soubise est aux mains avec les Prussiens K Quelque chose qui arrive, il y a encore plus d'apparence que ce sera vous qui terminerez les aventures de la Saxe et du Brandebourg , comme vous avez terminé celles de Hanovre et delà Hesse. Vous courez la plus belle carrière où l'on puisse entrer en Europe ; et j'imagine que vous jouirez de la gloire d'avoir fait la guerre et la paix.

11 ne m'appartient pas de me mêler de politique , et j'y renonce comme aux chars des Assyriens^; maisje dois vous dire que dans ma dernière lettre à Mme la margra\'e de Bareuth, je n'ai pu m'empêcher de lui laisser entrevoir combien je souhaite que vous joigniez la qualité d'arbitre

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