‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 26 sur 157 · A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES

A Paris, à la Comédie, ce 20 août I7'i5.

Depuis un mois entier, je suis entouré de procureurs, de charlatans, d'imprimeurs et de comédiens. J'ai voulu tous les jours vous écrire, et n'en ai pas encore trouvé le moment. Je me réfugie actuellement dans une loge de comédienne pour me livrer au plaisir de m'entretenir avec vous, pendant qu'on joue Mariamne^ et C Indiscret'^ pour la seconde fois. Cette petite pièce fut représentée avanthier samedi avec assez de succès; mais il me parut que les loges étaient encore plus contentes que le parterre, Dancourt et Legrand^ ont accoutumé le parterre au bas comique et aux grossièretés, et insensiblement le public s'est formé le préjugé que de petites pièces en un acte doivent être des farces pleines d'ordures, et non pas des comédies nobles où les mœurs soient respectées. Le peuple n'est pas content quand on ne fait rire que l'esprit ; il faut le faire rire tout haut, et il est difticile de le réduire à aimer mieux des plaisanteries fines que des équivoques fades, et à préférer Versailles à la rue Saint-Denis. Mariamne Gst enfin imprimée de ma façon; après trois éditions subreptices qui en ont paru coup sur coup.

Ah! ma chère présidente, qu'avec tout cela je suis quelquefois de mauvaise humeur de m;:j trouver seul dans ma chambre, et de sentir que vous êtes à trente lieues de moi! Je m'imagine que vous faites des soupers charmants ;

1. Tragédie qui avait échoué; elle avait ete représv.ilée pour la première fois, le jour des Rois; au moment où la reine buvait le poison, un plaisant s'était mis à crier : La Reine boit ; et la pièce était tombée sous les risées du parterre.

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