‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 33 sur 157 · Poète dramatique, mort en · texte numérisé non relu

Poète dramatique, mort en

riques, et par conséquent Irès-condamnables, avaient échappé à Timprudence de mon âge et r.u ressentiment d'une injustice je me suis imposé la loi de ne jamais tomber dans ce détestable genre d'écrire. Je passe mes jours dans des souffrances continuelles de corps qui m'accablent et dans l'étude des bons livres, qui me console ; j'apprends quelquefois, dans mon lit, que Ton m'impute, à Paris, des pièces fugitives que je n'ai jamais vues et que je ne verrai jamais. Je ne puis attribuer ces accusations frivoles à aucune jalousie d'auteur ; car qui pourrait être jaloux de moi ? Mais quelque motif qu'on ait pu avoir pour me charger de pareils écrits, je déclare ici, une bonne fois pour toutes, qu'il n'y a personne en France qui puisse dire que je lui aie jamais fait voir, depuis que je suis hors de Tenfance, aucun écrit salirique en vers ou en prose; et que celui-là se montre, qui puisse seulement avancer que j'aie jamais applaudi un seul de ces écrits, dont le mûrite consiste à flatter la malignité humaine.

Non-seulement je ne me suis jamais servi de termes injurieux, soit de bouche, soit par écrit, en citant feu M de Campistron, dont la mémoire ne doit pas être indifférente aux gens de lettres, mais je me suis toujours révolté contre cette coutume impolie qu'ont prise plusieurs jeunes gens, d'appeler par leur simple nom des auteurs illustres qui méritent des égards.

Je trou\e toujours indigne delà politesse française, et du respect que les hommes se doivent les uns aux autres, de dire Fonlenelle, Chaulieu, Crébillon, La Motte, Rousseau, etc. ; et j'ose dire que j'ai corrigé quelques personnes de ces manières indécentes de parler, qui sont toujours insultantes pour les vivants, et dont on ne doit se servir envers les morls que quand ils commencent à devenir anciens pour nous. Le peu de curieux qui pourront jeter les

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yeux sur les préfaces de quelques pièces de théâtre que j'ai hasardées, verront que je dis toujours le grand Corneille, qui a pour nous le mérite de Fantiquité; et que je dis M. Racine et M. Despréaujc, parce qu ils sont presque mes contemporains.

Il est vrai que dans la préface d'une tragédie * adressée à milord Bolingbroke, rendant compte à cet illustre Anglais des défauts et des beautés de notre théâtre, je me suis plaint, avec justice, que la galanterie d^^grade parmi nous la dignité de la scène ; j'ai dit, et je dis encore, que Ton avait applaudi ces vers à'Alcibiade, indignes de la tragédie :

« Hélas! qu'est-il besoin de m'en entretenir?

« Mon penchant à l'amour, je l'avouerai sans peine,

« Fut de tous mes malheurs la cause trop certaine :

« Mais, bien qu'il m'ait coûté des chagrins, des soupirs',

a Je n'ai pu refuser mon âme à ses plaisirs ;

« Car enfin , Amintas, quoi qu'on en puisse dire,

« n n'est rien de semblable à ce qu'il nous inspire.

« On trouve-t-on ailleurs cette vive douceur

a Capable d'enlever et de charmer un cœur?

a Ah! lorsque, pénétré d'un amour véritable,

« Et gémissant aux pieds d'un objet adorable,

a J'ai connu dans ses yeux timides ou distraits

« Que mes soins de son cœur avaient troublé la pai.^;

a Que par l'aveu secret d'une ardeur mutuelle,

« La mienne a pris encore une force nouvelle ;

a Dans ces tendres instants j'ai toujours éprouvé

•^ Qu'un mortel peut sentir un bonheur achevé. »

J'aurais pu dire avec la même vérité que les derniers ouvrages du grand Corneille sont indignes de lui, et sont inférieurs à cet Alcibiade^ et que la Bérénice àe M. Racine n'est qu'une éh^gie bien écrire, sans offenser la m 'moire de ces grands hommes. Ce sont les fautes de ces écrivains

l. Brulus^

t)E VOLTAIRE. âô

illustres qui nous instruisent : j'ai cru même faire honneur à M. de Carapisfron, en le cilant à des étrangers à qui je parlais de la scène française ; de raê-^je que je croirais rendre hommage à la mémoire de l'injVai^ableMolif'^re, si, pour faire sentir les défauts de notre scène comique, je disais que, d'ordinaire, les intrigues de nos comédies ne sont ménagées que par des valets, que les plaisanteries ne sont presque jamais dans la bouche des maîtres ; et que j'apportasse en preuve la plupart des pièces de ce charmant génie, qui, malgré ce défaut et celui de ses dénoûments, est si au-dessus de Plante et de Térence.

J'ai ajouté qu'Alcibiade est une pièce suivie, mais faiblement écrite : le défenseur de M. de Campistron m'en fait un crime ; mais qu'il me soit permis de me servir de la réponse d'Horace :

« Nempe incomposito dixi pede currere versus « Lucilî : quis tam Lucilî fautor inepte est, « Ut non hoc fateatur ^ ? »

On me demande ce que j'entends par un style faible: je pourrais répondre, le mien. Mais je vais tâcher de débrouiller cette idée, afin que cet écrit ne soit pas absolument inutile, et que ne pouvant, par mon exemple, prouver ce que c'est qu'un style noble et fort, j'essaye au moins d'expliquer mes conjectures, fi de justifier ce que je pense en général du style de la trag'ldie à'Alcibiade.

Le style fort et vigoureux, tel qu'il convient à la tragédie, est celui qui ne dit ni trop ni trop peu, et qui fait toujours des tableaux à l'esprit, sans s'écarter un moment de la passion.

Ainsi Cléopâtre, dans Rodogune, s'écrie*:

« Trône, à l'abandonner je ne puis consentir; 1, Liv. I, sat. X. — 2. Acte V, se. i.

« Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.

« Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge I »

Voilà du style très-fort, et peut-être trop. Le vers qui piécède le dernier:

a li vaut mieux mériter le sort le plus étrange, »

est du style le plus faible.

Le style faible, non-seulement en tragédie, mais en toute poésie, consiste encore à laisser tomber ses vers deux à deux, sans entremêler de longues périodes et de courtes, et sans varier la mesure ; à rimer trop en épithètes ; à prodiguer des expressions trop communes ; à répéter souvent les mêmes mots; à ne pas se servir à propos des conjonctions qui paraissent inutiles aux esprits peu instruits, et qui contribuent cependant beaucoup à Félégance du discours :

« Tantum séries juncturaque pollet'! »

Ce sont toutes ces finesses imperceptibles qui font en même temps et la difficulté et la perfection de Tart :

« In tenui labor; at tenuis non gloria 2. »

J'ouvre dans ce moment le volume des tragédies de M. de Campistron, et je vois à la première scène de YAlcibiade :

« Quelle que soit pour nous la tendresse des rois, « Un moment leur suffit pour faire un autre choix. »

Je dis que ces vers, sans être absolument mauvais, sont faibles et sans beauté.

Pierre Corneille ayant la même chose à dire, s'exprime amsi :

a Et malgré ce pouvoir dont Téclat nous séduit,

« Sitôt qu il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit. »

i, Horace, Ai ' ooét.^ v. 242. — 2. Virgile, Gécrg.^ IV, 6.

Ce quelle que soit de VAlcibiade fait languir le vers : de plus, un moment leur suffit pour faire un autre choix ^ ne fait paSj à beaucoup près, une peinture aussi vive que ce vers :

« Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit. »

Je trouve encore :

« Mille exemples connus de ces fameux revers.... « Affaibli notre empire, et dans mille combats.... o: Nous cachent mille soins dont il est agité.... « 11 a mille vertus dignes du diadème.... « Par mille exploits fameux justement couronnés.... « En vain mille beautés, dans la Perse adorées.... a En vain par mille soins la princesse Artémise.... a Le sort le plus cruel, mille tourments affreux. »

Je dis que ce mot mille si souvent répété, et surtout dans des vers assez lâches, aflaiblit le style au point de le gâter ; que la pièce est pleine de ces termes oiseux qui remplissent négligemment Thémisliche ; je m'offre de prouver à qui voudra, que presque tous les vers de cet ouvrage sont énervés par ces petits défauts de détail qui répandent leur langueur sur toute la diction.

Si j avais vécu du temps de M. de Campisiron, et que j'eusse eu l'honneur d'être son ami, je lui aurais dit à luimême ce que je dis ici au public; j'aurais fait tous mes efforts pour obtenir de lui qu'il retouchât le style de cette pièce, qui serait devenue avec plus de soin un très-bon ouvrage. En un mot, je lui aurais parlé, comme je fais ici, pour la perfection d'un art qu'il cultivait d'ailleurs avec succès.

Le fameux acteur qui représenta si longtemps Alcibiade cachait toutes les faiblesses de la diction par les charmes de son récit ; en effet, l'on peut dire d'une tragédie comme d'une histoire* : Historia, quoquo modoscripta^ bene legi-

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