‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 35 sur 157 · I. Acte I, se. Il · texte numérisé non relu

I. Acte I, se. Il

DE VOLTAIRE. 4o

pistron au-dessous de M. Racine. J'ai toujours soutenu que les pièces de M. de Campistron étaient pour le moins aussi régulièrement conduites que Uaites celles de l'illustre Racine ; mais il n'y a que la poésie du style qu fasse la perfection des ouvrages en vers. M. de Campistron Ta toujours trop néglig.'e ; il n'a imité le coloris de M. Racine que d'un pinceau timide; il manque à cet auteur, d'ailleurs judicieux et tendre, ces beautés de détail, ces expressions heureuses, qui sont l'âme de la poésie, et font le mérite des Homère, des Virgile, des Tasse, des Milton, des Pope, des Corneille, des Racine, des Boileau.

Je n'ai donc avancé qu'une vérité, et même une vérité i.'ile pour les belles-lettres ; et c'est parce qu'elle est ve rite qu'elle m'attire des injures.

L'anonyme (quel qu'il soit) me dit, à la suite âe plusieurs personnalités, que je suis un très-mauvais modèle ; mais au moins il ne le dit qu'après moi : je ne me vante que de connaître mon art et mon impuissance. Il dit ailleurs (ce qui n'est point une injure, mais une critique permise) que ma tragédie de Brutus est très -défectueuse. Qui le sait mieux que moi ? C'est parce que j'étais très-convaincu des défauts de cette pièce, que je la refusai constamment, un an entier, aux comédiens. Depuis même je l'ai fort retouchée ; j'ai retourné ce terrain où j'avais travaillé si longtemps avec tant de peine et si peu de fruit. Il n'y a aucun de mes faibles ouvrages que je ne corrige tous les jours, dans les intervalles de mes maladies. Non-seulement je vois mes fautes, mais j'ai obligation à ceux qui m'en reprennent ; et je n'ai jamais répondu à une critique qu'en tâchant de me corriger.

Cette vérité que j'aime dans les autres, j'ai droit d'exiger que les autres la souffrent en moi. M. de La Motte sait uvec quelle franchise je lui ai parlé, et que je l'estime

assez pour lui dire, quand j'ai Thonneur de le voir, quelques défauts que je crois apercevoir dans ses ingpnieux ouvrages. Il serait honteux que la flatterie infectât le petit nombre d'hommes qui pensent. Mais plus j'aime la vérité, plus je hais et dédaigne la satire, qui n'est jamais que le langage de l'envie. Les auteurs qui veulent apprendre à penser aux autres hommes doivent leur donner des exemples de politesse comme d'éloquence, et joindre les bienséances de la société à celles du style. Faut-il que ceux qui cherchent la gloire courent à la honte par leurs querelles littéraires, et que les gens d'esprit deviennent souvent la risée des sots !

On m'a souvent envoyé en Angleterre des épigrammes et de petites satires contre M. de Fontenelle ; j'ai eu soin de dire, pour l'honneur de mes compatriotes, que ces petits traits qu'on lui d'^coche ressemblent aux injures que l'esclave disait autrefois au triomphateur.

Je crois que c'est être bon Français de détourner, autant qu'il est en moi, le soupçon qu'on a dans les pays étrangers que les Français ne rendent jamais justice à leurs contemporains. Soyons justes, messieurs, ne craignons ni de blâmer, ni surtout de louer ce qui le mérite ; ne lisons point Pertharite, mais pleurons à Polyeucte, Oublions, avec M. de Fontenelle, des lettres composées dans sa jeunesse ; mais apprenons par cœur, s'il est possible, les Mondes, la Préface de l' Histoire de l Académie des Sciencesy etc. Disons, si vous voulez, à M de La Motte, qu'il n'a pas assez bien traduit Ylliades mais n'oublions pas un mot des belles odes et des autres pièces heureuses qu'il a faites. C'est ne pas payer ses dettes que de refuser de justes louanges. Elles sont l'unique récompense des gens de lettres ; et qui leur payera ce tribut, sinon nous qui, courant à peu près la même carrière, devons

connaître mieux que d'autres la difficulté et le prix d un bon ouvrage ?

J'ai entendu dire souvent en France que tout est dégénéré, et qu'il y a dans tout genre une disette d'hommes étonnante. Les étrangers n'entendent à Paris que ces discours, et ils nous croient aisément sur notre parole ; cependant quel est le siècle où Tesprit humain ait fait plus de progrès que parmi nous? Voici un jeune homme de seize ans * qui exécute en eiïet ce qu'on a dit autrefois de M. Pascal, et qui donne un traité sur les courbes qui ferait honneur aux plus grands géomètres. L'esprit de raison pénètre si bien dans les écoles, qu'elles commencent à rejeter également et les absurdités inintelligibles d'Aristote et les chimères ingénieuses de Descartes. Combien d'excellentes histoires n'avons-nous pas depuis trente ans ! Il y en a telle qui se lit avec plus de plaisir que Philippe de Cornines; il est vrai qu'on n'ose l'avouer tout haut parce que l'auteur est encore vivant^ : et le moyen d'estir:er un contemporain autant qu'un homme mort il y a plus de deux cents ans !

« Ploravere suis non respondere favorem a Speratum meritis^. »

Personne n'ose convenir franchement des richesses de son siècle. Nous sommes comme les avares qui disent toujours que le temps est dur. J'abuse de votre patience, messieurs ; pardonnez cette longue lettre et toutes ces réflexions au devoir d'un honnête homme qui a dû se justifier, et à mon amour extrême pour les lettres, pour ma patrie, et pour la vérité.

Je suis, etc.

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