‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 36 sur 157 · Clairaut.— 2. Vertot. — 3. Horace, liv. II, ép. i · texte numérisé non relu

Clairaut.— 2. Vertot. — 3. Horace, liv. II, ép. i

A M, DE CIDEVILLEt.

13 août 1731.

Voici donc tout simplement, mon cher Ovide de Neustrie, comment j'ai rédigé vos vers; non que je ne les aimasse tous, mais c'est que des Français en retiennent plus aisément quatre que douze :

La Faye est mort ; V**'' se dispose A parer son tombeau des plus aimables vers. Veillons pour empêcher quelque esprit de travers De l'étourdir d'une ode en prose.

J'ai pris, comme vous voyez, l'emploi de votre abrévialeur, tandis que je vous laisse celui de tuteur de la Henriade et de Y Essai sur l'Épopée, Vous êtes d'étranges gens de croire que je m'arrête après la vie de Milton, et que je me borne à être son historien. Je vous ai seulement envoyé, à bon compte, cette partie de V Essai, et j'espère, dans peu de jours, vous envoyer la fin, que je n'ai pu encore retravailler. Je vous avoue que je serai bien embarrassé quand il faudra parler de moi : je m'en tiendrais volontiers à ces vers que vous connaissez :

Après Milton, après le Tasse, Parler de moi serait trop fort; Et j attendrai que je sois mort, Pour apprendre quelle est ma place.

Je me bornerai, je crois, à dire que M. de Cambrai s'est trompé , quand il a assi^r-^ cpe nos vers à rim eplate * ennuyait' n t sûrement à la longue, et que l'harmonie des vers lyriques pouvait se soutenir plus longtemps. Cette opinion de

1. Cormier de Cideville, de Rouen, ami tendre avec lequel Voltaire s'était ii? au collège Louis-le-Grand, et qui lui resta fidèle. 3. Vers oui riment deux à deux, sans être croisés#

M. de Ft^nelon a favorisé le mauvais goût de bien des gens, qui, ne pouvant faire des vers, ont été bien aises de croire qu'on n'en pouvait r/ellement pas faire en notre langue. M. de Fénelon condamnait notre poésie, parce qu'il ne pouvait écrire qu'en prose; il n'avait nulle connaissance du rhythme et de ses différentes césures, ni de toutes les finesses qui varient la cadence de nos grands vers. Il y a bien paru, quand il a voulu être poète autrement qu'en prose. Ses vers sont fort au-dessous de ceux de Danchet. Cependant tous nos stériles partisans de la prose triomphent d'avoir dans leur parti l'auteur du Télémaque, et vous disent hardiment qu'ily a dans nos vers une monotonie insupportable.

Je conviens bien que ce":e monotonie est dans leurs écrits, mais j'ai assez d'amoi.r-propre pour nier tout net qu'elle se trouve dans ceux de votre serviteur. Toujours sais-je bien que je ne la trouverai pas dans l'opéra que je vous exhorte à finir de tout mon cœur. J'ai prié M. de F'ormont de vous donner de temps en temps quelques petits coups d'aiguillon. Je vous prie de lui faire encore mes remercîments, et de m'écrire ce qui lui en aura coûté pour ce beau transport, afin que j'aie l'honneur de lui envoyer mcessamment ce qu'il aura déboursé. A l'égard du peu de vers anglais qui peuvent se trouver dans V Essai sur la poésie épique^ Jore n'aura qu'à m'envoyer la feuille par la poste; on a réponse en ^ingt-quatre heures, c'est une chose qui ne doit pas faire de difficulté. J'aimerais bien mieux venir les corriger moi-même, et passer avec vous l'automne.

Mille compliments à notre ami M. de Formont. Si sa femme, entre vous et lui, n'aime pas les vers, il y aura bien du malheur.

AU MÊME

A Paris, ce 27 septembre 1731.

Mon cher ami, la mort de M. de Maisons* m'a laissé dans un désespoir qui va jusqu'à Tabrutissement. J'ai perdu mon ami, mon soutien, mon père. Il est mort entre mes bras, non par Tignorance, mais par la négligence des médecins. Je ne me consolerai de ma vie de sa perte et de la façon cruelle dont je Tai perdu. Il a péri, faute de secours, au milieu de ses amis. Il y a à cela une fatalité affreuse. Que dites -vous de médecins qui le laissent en danger, à six heures du matin, et qui se donnent rendezvous chez lui, à. midi? Ils sont coupables de sa mort. Ils laissent six heures, sans secours, un homme qu'un instant peut tuer! Que cela serve de leçon à ceux qui auront leurs amis attaqués de la même maladie? Mon cher Gideville, je vous remercie bien tendrement de la part que vous prenez à la cruelle affliction où je suis. Il n y a que des amis comme vous qui puissent me consoler. J'ai besoin plus que jamais que vous m'aimiez. Je me veux du mal d'être à Paris. Je voudrais et je devrais être à Rouen. J'y viendrai assurément le plus tôt que je pourrai. Je ne suis plus capable d'autre plaisir dans le monde que de celui de sentir les charmes de votre société.

Je ne vous mande aucune nouvelle ni de moi, ni de mes ouvrages, ni de personne. Je ne pense qu'à ma douleur et à vous.

l.Le marquis de Maisons, mort de la petite vérole et dans le château duquel Voltaire avait été lui-même atteint de cette maladie. Voir plus haut la lettre à M. de BreteuiU

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