‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 45 sur 157 · A UN PREMIER COMMIS · texte numérisé non relu

A UN PREMIER COMMIS

20 juin 1733.

Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux beUes-lettres, ne rognez pas de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse- cour de ceux qui, en prenant Tessor, pourraient devenir des aigles ; une liberté honnête élève Fesprit, et l'esclavage le fait ramper. S'il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n'aurions aujourd'lmi ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron. Si Milton, Dryden, Pope et Locke, n'avaient pas été libres, l'Angleterre n'aurait eu ni des poètes ni des philosophes : il y a je ne sais quoi de turc à proscrire l'imprimerie ; et c'est la proscrire que la trop gêner. Contentez-vous de réprimer sévèrement les libelles diffamatoires, parce que ce sont des crimes ; mais tandis qu'on débite hardiment des recueils de ces infâmes Calottes* et tant d'autres productions qui méritent l'horreur et le mépris, souffrez au moins que Bayle entre en France, et que celui qui fait tant d'honneur à sa patrie n'y soit pas de contrebande.

Vous me dites que les magistrats qui régissent la douane de la littérature se plaignent qu'il y a trop de livres. C'est comme si le prévôt des marchands se plaignait qu'il y eût à Paris trop de denrées : en achète qui veut. Une immense bibliothèque ressemble à la ville de Paris, dans laquelle il y a près de huit cent mille hommes : vous ne vivez pas avec tout ce chaos : vous y choisissez quelque société et

1. Association burlesque, satirique et licencieuse, dont les membres portaient pour attribut une calotte de plomb et des grelots, et dans laquelle on enrégimentait, bon gré, mal gré, tous les hommes considérables du temp».

vous en changez. On traite les livres de même; on pread quelques amis dans la foule. Il y aura sept ou huit mille conlroversistes, quinze ou seize mille romans, que vous ne lirez point; une foule de feuilles périodiques que vous jetterez au feu après les avoir lues. L'homme de goût ne lit que le bon, mais Fhomme d'État permet le bon et le mauvais.

Les pensées des hommes sont devenues un objet important de commerce. Les libraires hollandais gagnent un million par an, parce que les Français ont eu de Fesprit. Un roman médiocre est, je le sais bien, parmi les livres ce qu'est dans le monde un sot qui veut avoir de l'imagination. On s'en moque, mais on le souffre. Ce roman fait vivre et l'auteur qui l'a composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et l'imprimeur, et le papetier, et le colporteur, et le marchand de mauvais vin, à qui tous ceux-là portent leur argent. L'ouvrage amuse encore deux ou trois heures quelques femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté en livres, comme en tout le reste. Ainsi, tout méprisable qu'il est, il a produit deux choses importantes, du profit et du plaisir.

Les spectacles méritent encore plus d'attention. Je ne les considère pas comme une occupation qui retire les jeunes gens de la débauche; cette idée serait celle d'un curé ignorant. Il y a assez de temps, avant et après les spectacles, pour faire usage de ce peu de moments qu'on donne à des plaisirs de passage, immédiatement suivis du dégoût. D'ailleurs on ne va pas aux spectacles tous les jours, et dans la multitude de nos citoyens il n'y a pas quatre mille hommes qui les fréquentent avec quelque assiduité.

Je regarde la tragédie et la comédie comme des leçons de vertu, de raison et de bienséance. Corneille, ancien

Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d'âme ; et Molière a fondé celle de la vie civile. Le« génies français formés par eux appellent du fond de l'Europe les étrangers qui viennent s'instruire chez nous et qui contribuent h l'abondance de Paris. Nos pauvres sont nourris du produit de ces ouvrages, qui nous soumettent jusqu'aux nations qui nous haïssent. Tout bien pesé, il faut être ennemi de sa patrie pour condamner nos spectacles. Un magistrat qui, parce qu'il a acheté cher un office de judicature, ose penser qu'il ne lui convient pas de voir Cinna^ montre beaucoup de gravité et bien peu de goût.

Il y aura toujours dans notre nation polie de ces âmes qui tiendront du Goth et du Vandale ; je ne connais pour vrais Français que ceux qui aiment les arts et ko encouragent. Ce goût commence, il est vrai, à languir parmi nous; nous sommes des sybarites. Nous jouissons des veilles des grands hommes qui ont travaillé poui nos plaisirs et pour ceux du siècle à venir, comme nous recevons les productions de la nature ; on dirait qu'elles nous sont dues. 11 n'y a que cent ans que nous mangions du gland ; les Triptolèmes qui nous ont donné le froment le plus pur nous sont indifférents; rien ne réveille cet esprit de nonchalance pour les grandes choses, qui se mêle toujours avec notre vivacité pour les petites.

Nous mettons tous les ans plus d'industrie et plus d'invention dans nos tabatières et dans nos autres colifichets, que les Anglais n'en ont mis à se rendre les maîtres des mers, à faire monter l'eau par le moyen du feu, et à calculer l'aberration de la lumière. Les anciens Romains élevaient des prodiges d'architecture pour faire combattre des bêtes ; et nous n'avons pas su depuis un siècle bâtir seulement une salle passable, pour y faire représenter les

chefs-d'œuvre deTesprit humain. Le centième de l'argent des cartes suffirait pour avoir des salles de spectacle plus belles que le théâtre de Pompée ; mais quel homme dans Paris est animé de Tamour du bien public? On joue, on soupe, on médit, on fait de mauvaises chansons, et on s'endort dans la stupidité, pour recommencer le lendemain son cercle de légèreté et d'indifférence. Vous, monsieur, C[ui avez au moins une petite place dans laquelle vous êtes à portée de donner de bons conseils.^ tâchez de réveiller cette léthargie barbare, et faites, si vous pouvez, du bien aux lettres, qui en ont tant fait à la France.

A M. DE GIDEVILLE.

Ce dimanche, qg juillet 1733.

J'aurais dû répondre plus tôt, mon cher ami, à votre charmante lettre, dans laquelle vous me parlez avec tant de prudence, d'amitié et d'esprit ^ H y a des temps où l'on peut impunément faire les choses les plus hardies ; il y en a d'autres où ce qu'il y a de plus simple et de plus innocent devient dangereux et criminel. Y a-t-il rien de plus fort que les Lettres persanes ? y a-t-il un livre où l'on ait traité le gouvernement et la religion avec moins de ménagement? Ce livre, cependant, n'a produit autre chose que de faire entrer son auteur dans la troupe nommée Académie française. Saint-Evremont a passé sa vie dans Texil pour une lettre qui n'était qu'une simple plaisanterie. La Fontaine a vécu paisiblement sous un gouvernement cagot. 11 est mort dans les bras de ses amis.

1 . Au sujet des Lettres anglaises^ ou il traitait de la religion, de la phi» osophie et de la poésie def Anglais.

Ovide a été exilé et est mort chez les Scythes. Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Je tacherai de vivre h Paris comme La Fontaine, et de n'être point exilé comme Ovide.

Je ne veux pas assurément , pour trois ou quacre feuilles d'impression, me mettre hors de portée de vivre avec mon cher Cideville. Je sacrifierais tous mes ouvrages pour passer mes jours avec lui. La réputation est une fumée, Tamiti) est le seul plaisir solide. , Je n'ai pas un moment, mon cher ami. Je suis circonvenu d'afi'aires, d'ouvriers, d'embarras et de maladies. Je ne suis pas encore fixé dans mon petit ménage ; c'est ce qui fait que je vous écris en courant. J'embrasse notre philosophe Formont. Je n'ai pas encore eu le temps de lui écrire.

A M. THIERIOT

Ce 5 août 1733.

Je vous regarderais comme Thomme du monde le plus barbare et le plus incapable d'humanité, si je ne savais que vous êtes le plus faible. Je suis réduit à la dure nécessité de penser, ou que vous avez voulu séparer votre cause de la mienne, et vous faire un mérite de me manquer, en prenant pour prétexte la fable dont vous me parlez, ou que vous avez eu la misérable faiblesse de la croire.

Est-il possible qu'après vingt années d'une amitié telle que je l'ai eue pour vous, et dans les circonstances où je suis, vous ayez pu penser que je sois capable d'avoir dit la sottise lâche et absurde que vous m'imputez? Moi avoir dit que vous m'avez vole mon manuscrit^ l Avez-vous eu assez de faiblesse pour le croire ? M. le garde des sceaux ^

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