‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 55 sur 157 · Libraire · texte numérisé non relu

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S. Comédie en vers de cinq pieds.

Je vous dois de l'argent, mais au lieu de vous en donner, je vous proposerais d'eu débourser. Envoyez clierclier M. Linant, vous en aurez des nouvelles chez un nommé Demoulin, vis-à-vis le cul-de-sac d'Argenson, vieille rue du Temple. Il a fait une tragédie qui doit avoir du succès ; donnez-lui 50 francs de ma part, je vous les rendrai, s'il ne vous les rend sur l'impression de sa pièce.

Autre argent à placer : Lamare pourrait aussi vous donner quelque chose ; faites le même marché avec lui : j'en répondrai de même ; cela est dans Tordre, quand les marchands encouragent les ouvriers, et que les libraires assistent les auteurs. Mais vous ne risquez rien; je me charge de tout.

Répondez, par Dieu, ou je vous renie ; avant de vous renier, je vous embrasse.

A M. L'ABBE MOUSSINOT.

1er juin 1737.

Il est impossible, mon cher ami, qu'il y ait trente-un volumes de pièces de l'Académie des sciences, depuis qu'elle distribue des prix. 11 faut que vous ayez pris la malheureuse Académie française pour l'Académie des sciences. On envoya un jour dix-huit singes à un homme qui avait demandé dix-huit cygnes pour mettre sur son canal. J'ai bien la mine d'avoir trente-un singes^ au lieu de dix-huit cygnes qu'il me fallait. Si l'on a fait, mon cher abbé, ce quiproquo^ comme je le présume, il faut vile acheter les volumes des pièces qui ont remporté le prix à la véritable académie, et je vous renverrai les ennuyeux compliments de la pauvre Académie française. Franchement il serait dur d'avoir ries compliments, que je ne lis pas, au lieu de bons ouvrages, dont j'ai besoin.

Vous vous moquez, mon cher ami, de me dire ce que vaut votre cachet, et d'où il vient. Passez-le en ligne de compte pour dix louis. En outre, je vous remercie de m'avoir procuré le plaisir de faire une galanterie qui a été bien reçue.

AU MÊME

Juin 1737.

Armez-vous de courage, mon cher et aimable facteur, car aujourd'hui je serai bien importun. Voici une négociation de savant où il faut, s'il vous plaît, que vous réussissiez, et que je ne sois point deviné. Visite à M. de Fontenelle, et longue explication sur ce qu'on entend par la propagation du feu.

Les raisonneurs, au nombre desquels je m'avise quelquefois de me fourrer, disputent si le feu est pesant ou non. Mo Lémeri, dont vous m'avez envoyé la Chimie^ prétend, chapitre v, qu'après avoir calciné vingt livres de plomb, il les a trouvées, en les pesant après la calcination, . augmentées de cinq livres ; il ne dit point s'il a pesé la terrine dans laquelle cette calcination a été faite, s'il est entré du charbon dans son plomb ; il suppose tout simplement, ou plutôt tout hardiment, que le plomb s'est pénétré des particules de feu qui ont augmenté son poids. Cinq livres de feu 1 cinq livres de lumière ! cela est admirable, et si admirable que je ne le crois pas.

D'autres savants ont Mt des expériences dans la vue de peser le feu ; ils ont mis de la limaille de cuivre et de la limaille d'étain dans des retortes de verre bouchées hermétiquement ; ils ont calciné cette limaille, et ils l'ont trouvée augmentée de poids; une once de cuivre a acquis quaranteneuf grains, et une once d'étain quatre grains. L'antimoine, calciné aux rayons du soleil par le verre ardent, a

Aiiftsi augmenté de poids entre les mains du chimiste Ilomberg.

Je veux que toutes ces expériences soient vraies; je veux que les matières dans lesquelles on tenait les métaux en calcination n'aient pas contribut' à augmenter le poids de ces métaux; mais moi, qui vous parle, j'ai pesé plus d'un millier de fer tout rouge et tout enflammé, et je Tai ensuite pesé refroidi, je n'ai pas trouvé un grain de différence. Or il serait bien singulier que vingt livres de plomb calciné pesassent cinq livres de plus, et qu'un millier de fer ardent n'acquît pas un grain de pesanteur.

Voilà, mon cher abbé, des difficultés qui, depuis un mois, fatiguent la tête peu physique de votre ami, et le rendent incertain en chimie, comme d'autres difficultés d'un ordre différent le rendent chancelant sur quelques points peu importants de la théologie scolastique. Dans chaque science on cherche de bonne foi la vérité, et quand on croit la tenir, on n'embrasse souvent qu'une erreur.

Voici maintenant la grâce que je vous demande. Entrez chez votre voisin, le sieur Geoffroi, apothicaire, de l'Académie des sciences; liez conversation avec lui, au moyen d'une demi-livre de quinquina, que vous lui achèterez, et que vous m'enverrez. Interrogez-le sur les expériences de Lémeri et de Homberg, et sur les miennes. Vous êtes un négociateur très-habile, vous saurez aisément ce que M. Geoffroi pense de tout cela, et vous m'en direz des nouvelles, le tout sans me commettre.

Je suis, comme vous voyez, mon cher ami, fort occupé de physique ; mais je n'oublie pas ce superflu qu'on nomme nécessaire. J'espère qu'Hébert ne tardera pas à le finir, et qu'il n'épargnera rien pour le goût et pour la magnificence.

AU MÊME

Octobre 1737,

M. de Brézé est-il bien solide? Qu'en pensez-vous, mon prudent ami? Cet article d'intérêt mûrement examiné, prenez vingt mille livres chez M. Michel, et donnez-les à M. Brézé, en rentes viagères, au denier dix. Cet emploi sera d'autant plus agréable qu'on sera payé aisément et régulièrement sur ses maisons à Paris. Arrangez cette affaire pour le mieux; et, une fois arrangée, si la terre de Spoix^ peut se donner pour cinquante mille livres, nous les trouverons vers le mois d'avril. Nous vendrons des actions, nous emprunterons au denier vingt, cela ne sera difficile ni à vous ni à moi. La vie est courte ; Salomon dit qu'il faut jouir. Je songe à jouir, et pour cela je me sens une grande vocation pour être jardinier, laboureur, et vigneron; peut-être même réussirai-je mieux à planter des arbres, à bêcher la terre et à la faire fructifier, qu'à faire des tragédies, de la chimie, des poëmes épiques, et autres sublimes sottises, qui font des ennemis implacables. Donnez 1- Enfant prodigue à Prault, moyennant cinquante louis d'or, six cents francs tout de suite, et un billet pour les autres six cents livres, payables quand ce malheureux Enfant verra le jour. Cet argent sera employé à quelque bonne œuvre. Je m'en tiens à mon lot, qui est un peu de gloire et quelques coups de sifflet.

1, Terre voisine de Bisr-sur-ube.

DK VOLTAIRE. 109

AU MKMK.

Nofembre !7ïT.

Votre patience, mon cher abbé, va être mise à une étranL'-e q^j^stion : je tremble qu'elle n'en puisse soutenir répreu\e. J'espère tout de votre amitié. Afl'aires temporelles, affaires spirituelles, ce sont là les deux grands sujets du long bavardage que je vais vous faire.

M. de Lézeau me doit trois ans ; il faut le presser sans trop rimportuner. Une lettre au prince de Guise ; cela ne coûte rien etavanc8les affaires. Les Villarset les d'Auneuil doivent deux années ; il faut poliment et sagement remontrer à ces messieurs leurs devoirs à Tégard de leurs créanciers. Il faut aussi terminer avec M. de Richelieu, et en passer par où Ton voudra. J'aurais de grandes objections à faire sur ce que l'on me propose ; mais j'aime encore mieux une conclusion qu'une objection. Concluez donc, mon cher ami; je m'en rapporte aveuglément à vos lumières, qui me sont toujours très-utiles.

Prault doit donner cinquante francs à monsieur votre frère. Je le veux; c'est un petit pot-de-vin, une petite bagatelle qui est entrée dans mon marché ; et, quand cette bagatelle sera payée, monsieur votre frère grondera de ma part le négligent Prault, qui, dans les envois des livres que je veux, met toujours des retards qui m'impatientent cruellement ; rien de tout ce qu'il m'expédie n'arrive à point nommé.

Monsieur votre frèrt demandera ensuite à ce libraire, ou h tel autre qu'il voudra, un Puffendorf; la Chimie de Boërhaave la plus complète ; une Lettre sur la divisibilité de la matière^ chez Jombert; la Table des trente premiers tomes de l'Histoire de V Académie des sciences; Mariotte,

de la nature de l'Air ; idem, du Froid et du Chaud; Boyle, Deratione inter ignem et flammani^ difficile à trouver; c'est Taffaire de monsieur votre frère.

Autres commissions. Deux rames de papier de ministre, autant de papier à lettres : le tout papier de Hollande ; douze bâtons de cire d'Espagne à T esprit-de-vin , une sphère copernicienne, un verre ardent des plus grands, mes estampes du Luxembourg, deux globes avec leurs pieds, deux thermomètres, deux baromètres (les plus longs sont les meilleurs) ; deux planches bien graduées, des terrines, des retortes. En fait d'achat, mon ami, qu'on préfère toujours le beau et le bon un peu cher au médiocre moins coûteux.

Voilà pour le bel esprit qui cherche à s'instruire à la suite des Fontenelle, des Boyle, des Boërhaave, et autres savants. Ce qui suit est pour l'homme matériel, qui digère fort mal ; qui a besoin de faire, à ce qu'on lui dit, de grands exercices, et qui, outre ce besoin de nécessité, a encore d'autres besoins de société. Je vous prie, en conséquence, de lui faire acheter un bon fusil, une jolie gibecière avec appartenances, marteaux d'armes, tire-bourre ; et grandes boucles de diamants pour souliers, autres boucles à diamants pour jarretières ; vingt livres de poudre à poudrer, dix livres de poudre de senteur, une bouteille d'essence au jasmin, deux énormes pots de pommade à la ileur d'orange, deux houppes à poudrer, un très-bon co)> teau, trois éponges fines, trois balais pour secrétaire, quatre paquets de plumes, deux pinces de toilette trèspropres, une paire de ciseaux de poche très-bons, deux brosses à frotter, enfin trois paires de pantoufles bien fourrées : et puis, je ne me souviens de rien de plus.

De tout cela on fera un ballot, deux s'il le faut, troia même s'ils sont nécessaires. Votre emballeur est excellent.

De Voltaire. 1 1 1

Envoyez le tout par Joinville, non à mon adresse, car je suis en Angleterre^ (je vous prie de vous en souvenir), mais à l'adresse de Mme de Gliampbonin.

Tout cela coûte, me direz-vous ; et où prendre de l'argent? Où vous voudrez, mon cher abbé. On a des actions, on en fond. Il ne faut jamais rien négliger de son plaisir, parce que la vie est courte. Je serai tout à vous pendant cette courte vie.

A FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE

Cirey, I0 20 décembre 1737.

... Vous m'ordonnez, monseigneur, de vous présenter quelques règles pour discerner les mots de la langue française qui appartiennent à la prose de ceux qui sont con- >?!icrés à la poésie. Il serait à souhaiter qu'il y eût sur cela des règles ; mais à peine en avons-nous pour notre langue. Il me semble que les langues s'établissent comme les lois. De nouveaux besoins, dont on ne s'est aperçu que petit à petit, ont donné naissance à bien des lois qui paraissent se contredire. Il semble que les hommes aient voulu se contredire et parler au hasard. Cependant, pour mettre quelque ordre dans cette matière, je distinguerai les idées, les tours et les mots poétiques.

Une idée poétique, c'est, comme le sait Votre Altesse Royale, une image brillante substituée à l'idée naturelle de la chose dont on veut parler; par exemple, je dirai en prose : Ilyadansle monde un jeune prince vertueux et plein de talents^ qui déteste V envie et le fanatisme. Je dirai en vers :

0 Minerve! ô divine AM'éol Par vous sa jeunesse inspiiée

1. Toujours inquiet et inquiété à cause de la hardiesse de ses é:rits, Voltairt De déjouait ou lassait alors les persécutions que par des fuites réelles o| ^intet.

Suivit les arts et les vertus; L'Fnvie au cœur faux, à l'œil louche.

Et le Fanatisme farouche, Sous ses pieds tombent abattus.

Un tour poétique, c'est une inversion que la prose n'admet point. Je ne dirai point en prose : D'un maître efféminé compteurs politiques '^ ^ mais corrupteurs politiques d'un prince efféminé. Je ne dirai point :

Tel, et moins généreux, aux rivages d'Épire, Lorsque de Tunivers il disputait l'empire, Confiant sur les eaux, aux aquilons mutins, Le destin de la terre et celui des Romains, Défiant à la fois et Pompée et Neptune, César à la tempête opposait sa fortune 2.

Ce César à la sixième ligne est un tour purement poétique, et en prose je commencerais par César.

Les mots uniquement réservés pour la poésie, j'entends la poésie noble, sont en petit nombre; par exemple, on ne dira pas en prose coursiers pour chevaux, diadème pour couronne, empire de France pour royaume de France, char pour carrosse, forfaits pour crimes, exploits pour actions, Yempyrée pour le ciel, les airs pour Tair, fastes pour registre, naguère pour depuis peu, etc.

A regard du style familier, ce sont à peu près les mêmes termes qu'on emploie en prose et en vers. Mais j'oserai dire que je n'aime point cette liberté qu'on se donne souvent, de mêler dans un ouvrage qui doit être uniforme, dans une épître, dans une satire, non-seulement les styles différents, mais encore les langues différentes; par exemple, celle de Marot'^ et celle de nos jours. Cette bigarrure me déplaît autant que ferait un tableau où l'on mêlerait les figures de Callot et les charges de Téniers

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