Henriade. — *2. Id
I. Allusion au style marotique des épigrammes dt J. B. Rousseau*
avec des figures de RaphaOl. Il me semble que ce mélange gâte la langue, et n'est propre qu'à jeter tous les étrangers dans Terreur.
D'ailleurs, monseigneur, l'usage et la lecture des bons auteurs en a beaucoup plus appris à Votre Altesse Royale que mes réflexions ne pourraient Ivi en dire.
Vous me charme/, monseigneur, par la défiance où vous êtes de vous-même, autant que par vos grands talents. Mme la marquise du Châtelet, pénétrée d'admiration pour votre personne, mêle ses respects aux miens. C'est avec ces sentiments, et ceux de la plus resjjectueuse et tendre reconnaissance, que je suis pour toute ma vie, etc.
A M. L'ABBÉ MOUSSINOT.
28 décembre i737.
Voici, mon cher amî, une bonne œuvre que je vous prie de ne pas négliger. Il y a, rue Sainte-Marguerite, une demoiselle d'Amlreville, fille de condition, qui a une espèce de terre à Cirey. Je ne la connais guère; mais elle est, me dit-on, dans un extrême besoin. Vite, mon cher abbé, prenez une voiture, allez trouver cette demoiselle; dites-lui que je prends la liberté de lui prêter dix pistoles, et que je suis à son service, si elle en a encore besoin.
Après cette bonne œuvre, vous en ferez une autre d'honnêteté; ce sera de porter à Mlle Mignot l'aînée un sac de mille livres, lui demandant bien pardon de ma grossièreté, et lui ajoutant que sur ces mille livres il y en a quatre cents pour sa cadette. Vous direz en particulier à cette aînée que je suis fâché qu'elle ait refusé le parti que je lui proposais; qu'elle aurait joui de plus de huit mille livres de rente, et qu'elle eut épousé un
homme de condition ti ès-aimable ; mais que j'ai tout rompu dès que j'ai su qu'elle faisait la moindre difficulté. Assurez- la de ma tendre amitié dans les termes les plus forts ; vous me ferez plaisir de lui faire un peu sentir la différence de mon caractère avec celui d'Arouet, ma facilité en affaires, enfin tout ce que vous croirez qui pourra augmenter son amitié et sa confiance. Elle avait eu envie de vous charger de sa procuration, et de venir s'établir auprès de moi; faites-lui entendre qu'elle eût très-bien fait.
A FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE
Janvier 173S.
Monseigneur, je reçois à la fois les plus agréables étrennes qu'on ait jamais reçues : deux bons gros paquets de Votre Altesse Royale, l'un venant par la voie de M. Thieriot, l'autre par celle de M. Ploetz, capitaine dans votre régiment, qui m'adresse son paquet de Lunéville. C'est par ce même M. Ploetz que j'di l'honneur de faire réponse à Votre Altesse Royale, le même jour ou plutôt la même nuit; car j'ai passé une bonne partie de cette nuit à lire vos vers que ces deux paquets contiennent, et la prose très-instructive sur la Russie.
Soyez bien sûr, monseigneur, que vos vers font grand tort à cette prose, et que nous aimons mieux quatre rimes signées FédériCy que tout le détail de l'empire des Russe*^, que V Histoire universelle. Ce n'est pas parce que ces vers louent Emilie * et moi, ce n'est pas par l'honneur qu'ont ces vers français d'être de la façon d'un héritier d'une
1. Marquise du Chàtelet, philosophe et physicienne, dans le château de laquelle Voltaire habitait à Cirey, et à laquelle il a dédié, entr^ autres vçr» célèbres, 1 épitreà Newton^ et celle sur la Calomnie,
couronne d'Allemagne; la vérité est qu'il y en a réelleraenl beaucoup de tros-jolis^ de très-bien faits et du meilleur ton du monde. Mme du Châtelet, qui jusqu'à présent n'a Hé que philosophe, va devenir poêle pour vous répondre. Pour moi, je suis si plein de vos présents, monseigneur, que je ne sais de quoi vous parler d'abord. Nous n'avons pu encore lire le tout que très-rapidement; mais au premier coup d'œil nous avons donné la préférence à la petite pièce en vers de huit syllabes, qui est un parallèle do votre vie retirée et libre * avec celle qu'il faudra malheureusement que vous meniez un jour.
Je suis persuadé d'une chose; dites-moi si je me trompe : c'est que cet ouvrage vous a moins coûté que les autres. Il respire la facilité de génie, l'aisance, les grâces. Il me paraît, de plus, que c'est de tous les styles celui qui convient peut-être le mieux à un prince tel que vous, parce qu'il est plein de ces libertés et de ces agréments que vous répandez dans la société qui a Fhonneur de vous entourer. Ce style ne sent point le travail d'un homme trop occupé de la poésie. Les autres ouvrages ont leur prix ; j'aurai Thonneur de vous en parler dans ma première lettre; mais celui-ci sera le saint du jour. Il n'y a que très-peu de fautes qui ont échappé à la vivacité du royal écrivain, et qui sont les fautes des doigts et non de l'esprit. Par exemple :
« J'aiise profiter de la vie,
« Sans craindre les très de l'envie. »
Votre main rapide a mis là fausc pour fosCj et très pour traits^ malein pour matin^ etc. Vous faites amitié de quatre syllabes, ce mot n'est que de trois; vous faites
i. A Rheinsberg, où le priace royal se tenait à i*aJbri des rigueurs deFn^ déric-Guillaume i", son pero.
carrière de trois syllabes, ce mot n'en a que deux. Voilà des observations telles qu'en ferait le portier de TAcadémie française; mais, monseigneur, c'est que je n'en ai guère d'autres à vous faire. Je raccommode une boucle à vos souliers, tandis que les Grâces vous donnent votre chemise et vous habillent.
Ce qui me fait encore, du moins jusqu'à présent, donner la préférence à cet ouvrage, c'est qu'il est la peinture naïve de la vie que vous menez. Il me semble que je suis de la cour de Votre Altesse Royale, que j'ai le bonheur de l'entendre et de lui exposer mes doutes sur les sciences qu'elle cultive. D'ailleurs Girey est la petite image de Remusberg; mon héroïne vit comme mon héros. J'allais vous parler, monseigneur, de VÉpître que Votre Altesse Royale lui adresse; mais je ferais trop de tort à tous deux de parler pour elle. *
Digne de vous parler, digne de vous entendre, Seule elle peut répondre à vos charmants écrits;
Et c'est à cette Thalestris
D'entretenir cet Alexandre.
Que j'aurai encore de remercîments à faire à Votre Altesse Royale sur la lettre à M. Duhan, à M. Pesne! Je n'ose à peine parler des vers que vous daignez m'adresser. Quelle récompense pour moi, monseigneur, quel encouragement pour mériter, si je peux, vos bontés! Laissezmoi, s'il vous plaît, me recueillir un peu; ma tête est ivre. J'aurai l'honneur de vous parler de tout cela quand je serai de sang-froid.
Pour me désenivrer, je viens vite à la prose, aux éclaircissements sur la Russie, que vous avez daigné faire parvenir jusqu'à moi, et dont j'étais extrêmement en peine.
Ils ont l'air d'être écrits par un homme bien au ftiit, et qui connaît bien l'intérieur du pays. Je ne suis point
étonné de voir dans le czar Pierre I" les contrastes qui déshonorent ses grandes qualités; mais tout ce que je peux dire pour excuser ce prince, c'est (pi'il les sentait. Un bourgmestre d'Amsterdam le louait un jour de ce qu'il voulait réformer sa nation : a J'y aurai beaucoup de peine, répondit le czar; mais j'ai un plus grand ouvrage à entreprendre. — Eh! quel est-il? dit le Hollandais. — C'est de me réformer moi-même, »> reprit le czar. Je conviens, monseigneur, que c'était un barbare; mais enfin c'est un barbare qui a créé des hommes; c'est un barbare qui a quitté son empire pour apprendre à régner; c'est un barbare qui a lutté contre l'éducation et contre la nature. Il a fondé des villes, il a joint des mers par des canaux ; il a fait connaître la marine à un peuple qui n'en avait pas d'idée; il a voulu même introduire la société chez des hommes insociables.
Il avait de grands défauts, sans doute ; mais n'étaient-ils pas couverts par cet esprit créateur, par cette foule de projets tous imaginés pour la grandeur de son pays, et dont plusieurs ont été exécutés? N'a-t-il pas établi les arts? N'a-t-il pas enfin diminué le nombre des moines? Votre Altesse Royale a grande raison de détester ses vices et sa férocité; vous haïssez dans Alexandre, dont vous me parlez, le meurtrier de Glitus : mais n'admirez-vous pas le vengeur de la Grèce, le vainqueur de Darius, le fondateur d'Alexandrie? ne songez-vous pas qu'il vengeait les Grecs de l'insolent orgueil des Perses, qu'il fondait des villes qui sont devenues le centre du commerce du monde, qu'il aimait les arts, qu'il était le plus généreux des hommes? Le czar, dites-vous, monseigneur, n'avait pas la valeur de Gharies XII; cela est vrai; mais enfin ce czar, né avec peu de valeur, a donné des batailles, a vu bien du monde tué à ses côtés, a vaincu en personne le
plus brave homme de la terre. J'aime un poltron qui gagne des batailles.
Je ne dissimulerai pas ses fautes, mais j'élèverai le plus haut que je pourrai, non-seulement ce qu'il a fait ào grand et de beau, mais ce qu'il a voulu faire. Je voudrais qu'on eût jeté au fond de la mer toutes les histoires qui ne nous retracent que les vices et les fureurs des rois. A quoi servent ces registres de crimes et d'horreurs, qu'à encourager quelquefois un prince faible à des excès dont il aurait honte s'il n'en voyait des exemples?
Plût à Dieu que nous ne connussions des princes que le bien qu'ils ont fait! l'univers serait heureusement trompé, et peut-être nul prince n'oserait donner l'exemple d'être méchant et tyrannique.
Je serai probablement obligé de parler de l'impératrice Marthe, nommée depuis Catherine, et du malheureux fils de ce féroce- législateur. Oserai-je supplier Votre Altesse Royale de me procurer quelque connaissance sur la vie de cette femme singulière, sur les mœurs et sur le genre de mort du czarovitz? J'ai bien peur que cette mort ne ternisse la gloire du czar. J'ignore si la nature a défait un grand homme d'un fils qui ne l'eût pas imité, ou si le père s'est souillé d'un crime horrible.
a Infelix, utcumque ferent ea fata nepotes • l »
Votre Altesse Royale aura-t-elle la bonté de joindre ces éclaircissements à ceux dont elle m'a déjà honoré? Votre destin est de me protéger et de m'instruire, eto.