Virg, ^n.,liY.V v
DE VOLTAIRE. IIU
AU MÊME
5 février 1738.
Prince, cet anneau magnifique Est plus cher à mon cœur qu'il ne brille à mes yeux. L'anneau de Charlemagne et celui d'Angélique
Étaient des dons moins précieux.
Votre Altesse Royale m'embarrasse fort, monseigneur, par ses bontés; car j'ai bientôt une autre tragédie k lui envoyer; et quelque honneur qu'il y ait à recevoir des présents de votre main, je voudrais pourtant que cette nouvelle tragédie servît, s'il se peut, à payer la bague, au lieu de paraître en briguer une nouvelle.
Pardon de ma poétique insolence, monseigneur; mais comment voulez-vous que mon courage ne soit un peu enilé? Vous me donnez votre sufTrage : voilà, monseigneur, la plus flatteuse récompense; et je m'en tiens si bien à ce prix, que je ne crois pas vouloir en tirer un autre de ma Mérope. Votre Altesse Royale me tiendra lieu du public. Car c'est assez pour moi que votre esprit mâle et digne de votre rang ait approuvé une pièce française sans amour. Je ne ferai pas l'honneur à notre parterre et à nos loges de leur présenter un ouvrage qui condamne trop ce goût frelaté et efféminé, introduit parmi nous. J'ose penser, d'après le sentiment de Votre Altesse Roj^tle, que tout homme qui ne se sera pas gâté le goût par ces élégies amoureuses que nous nommons tragédies, sera touché de l'amour maternel qui règne dans Mérope. Mais nos Français sont malheureusement si galants et si jolis, que tous ceux qui ont traité de pareils sujets les ont toujours ornés d'une petite intrigue entre une jeune princesse et un fort aimable cavalier. On trouve une partie carrée tout établie dans YHlectre de Grébiilon, pièce rem-
plie d'ailleurs d'un tragique très-pathétique. UAmasis de Lagrange, qui est le sujet de Mérope^ est enjolivé d'un amour très-bien tourné. Enfin voilà notre goût général; Corneille s'y est toujours asservi. Si César vient en Egypte, c'est pour y voir une reine adorable; et Antoine lui répond : Oui^ seigneur^ je l'ai vue, elle est incomparable^ . Le vieux Martian, le ridé Sertorius, sainte Pauline, sainte Théodore ^ sont amoureux.
Ce n'est pas que l'amour ne puisse être une passion digne du théâtre; mais il faut qu'il soit tragique, passionné, furieux, cruel, et criminel, horrible, si l'on veut, et point du tout galant.
Je supplie Votre Altesse Royale de lire la Mérope italienne du marquis Maffei; elle verra que, toute différente qu'elle est de la mienne, j'ai du moins le bonheur de me rencontrer avec lui dans la simplicité du sujet, et dans l'attention que j'ai eue de n'en pas partager l'intérêt par une intrigue étrangère. C'est une occupation digne d'un génie comme le vôtre, que d'employer son loisir à juger les ouvrages de tous pays; voilà la vraie monarchie universelle ; elle est plus sûre que celle où les maisons d'Autriche et de Bourbon ont aspiré. Je ne sais encore si Votre Altesse Royale a reçu mon paquet et la lettre de Mme la marquise du Châtelet, par la voie de M. Ploetz. Je vous quitte, monseigneur, pour aller vite travailler au nouvel ouvrage dont j'espère amuser, dans quelques semaines, le Trajan et le Mécène du Nord.
Je suis avec le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance, monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc*
1. La Mort de Pompée, acte III, se. m. t. Personnages de tragédies de Corneille,
A M. L'ABBE MOUSSINOT.
Mars, 1738.
Je reviens, mon cher abbé, à notre transfuge d*Utrecht.
Peu importe qu'il soit né calviniste, ou janséniste, ou musulman, ou païen ; ce qui importe, c'est de savoir si ses biens ayant été confisqués par justice, ses rentes viagères y sont comprises, et si les billets antérieurs h cette confiscation sont valables au profit des créanciers. A en juger par les pauvres lumières de la raison, cela doit être ainsi. Voici le fait :
On a confisqué, en 1730, le bien de M. de Bonnevalle musulman : ne dois-je pas être payé de ce qu'il me devait en 1729? Ce qu'il me devait était mon bien, et non le sien ; mais ce bien était une rente de M. de Bonneval, non échue alors, et confisquée depuis. La justice, en ce cas, n'est-elle pas contraire à la raison? Voilà ce que je demande à votre raison très-éclairée. Vous m'avez instruit en physique, instruisez-moi encore, mon ami, en jurisprudence.
Si M. de Barassi ne me rend pas les deux mille francs dont il s'est emparé fort mal à propos, il ne faudra pas le ménager ; je vous le recommande auprès de monsieur le lieutenant civil.
Je n'écrirai point à M. de Gennes ; c'est monsieur votre frère qui doit s'acquitter de ce compliment, et l'avertir que l'échéance est arrivée. Refuse-t-il de donner de l'argent? un exploit, je vous prie ; c'est là toute la cérémonie. M. de Gennes est fermier-général des états de Bretagne ; s'il ne paye pas, c'est une très-mauvaise volonté, à quoi la justice est le remède. 11 n'est pas si radoteur que vous me le dites; il est cousu d'or; et, s'il radote, c'est en Harpagon ; et ce serait radoter nous-mêmes que de ne le pas faire payer. Sa
réponse doit être une lettre de change pour un payement complet, ou c'est à un huissier à faire toutes les honnêtetés de cette affaire; et je vous en supplie de ne pas épargner cette politesse, dont Futilité est très-reconnue et toujours pardonnable envers un avare.
Je vous recommande encore Mlle d'Amfreville pour cent francs, et d'Arnaud pour ce que je lui ai promis. Je voudrais faire mieux, mais je trouve qu'en présents, dans ce commencement d'année, il m'en a coûté mille écus. Lisez, et envoyez à M. de Guise la lettre que je lui écris.