‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 63 sur 157 · AU R. P. TOURNEMINE · texte numérisé non relu

AU R. P. TOURNEMINE

Décembre 1738.

Mon très-cher et très-révérend père, est-il vrai que ma Mérope vous ait plu? Y avez-vous reconnu quelques-unjj de ces sentiments généreux que vous m'avez inspirés dans mon enfance? Si placet^ tuum est; ce que je dis toujours en parlant de vous et du P. Porée. Je vous souhaite la bonne année et une vie aussi longue que vous la méritez. Aimez-moi toujours un peu, malgré mon goût pour Locke et pour Newton. Ce goût n'est point un enthousiasme qui s' opiniâtre contre des vérités.

« Nullius addictus jurare in verba magistri *. »

J'avoue que Locke m'avait bien séduit par cette idée que Dieu peut joindre quand il voudra le don le plus sublime de penser à la matière en apparence la plus informe. Il me semblait qu'on ne pouvait trop étendre la toute-puissance du Créateur. « Qui sommes-nous, disaisje, pour la borner? » Ce qui me confirmait dans ce sentiment, c'est qu'il semblait s'accorder à merveille avec l'immortalité de nos âmes. Car, la matière ne périssant pas, qui pourrait enipêcher la toute -puissance divine de conserver le don éternel de la pensée à une portion de matière qu'il ferait subsister éternellement? Je n'apercevais pas l'incompatibilité, et c'est en cela probablement que je me trompais. Les lectures assidues que j'ai faites de Platon, de Lescartes, de Malebranche, de Leibnitz, de

1. Savant jésuite, professeur brillant, ancien maître de Voltaire, diwcteuf du Journal de Trévoux ; né à Rennes, mort en 173^.

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