A M. LE COMTE DE GAYLUS
Vous me comblez de joie et de reconnaissance, monsieur ; je m'intéresse presque autant que vous aux progrès des arts, et particulièrement à la sculpture et à la peinture, dont je suis simple amateur. M. Bouchardon' est notre Phidias. Il y a bien du génie dans son idée de TAmour qui fait un arc de la massue d'Hercule; mais alors cet Amour sera bien grand ; il sera nécessairement dans Tattitude d'un garçon charpentier ; il faudra que la massue e^ lui soient à peu près de même hauteur Car Hercule avait, dit-on, neuf pieds de haut, et sa massue environ six. S le sculpteur observe ces dimensions, comment reconnaîtronsnous TAmour enfant, tel qu'on doit toujours le figurer? Pensez-vous que TAmour faisant tomber des copeaux à ses pieds à coups de ciseau soit un objet bien agréable? De plus, en voyant une partie de cet arc qui sort de la massue, devinera-t-on que c'est l'arc de l'Amour? L'épéeaux pieds dira-t-elle que c'est l'épée de Mars? et pourquoi de Mars plutôt que d'Hercule? H y a longtemps qu'on a peint l'Amour jouant avec les armes de Mars, et cela est en elfet pittoresque ; mais j'ai peur que la pensée de Bouchardon ne soit qu'ingénieuse. 11 en est, ce me semble, de la sculpture et de la peinture comme de la musique ; elles n'expriment point l'esprit. Un madrigal ingénieux ne peut être rendu par un musicien ; et une allégorie fine, el qui n'est que pour l'esprit, ne peut être exprimée ni par le sculpteur ni par le peintre. Il faut, je crois, pour rendre
1. Antiquaire, membre de TAcadémie de peinture et des Inscriptions et belles-lettres; mort en 1765.
Ut ^i^Q Bouchardon, sculpteur, né à Chaumont, mort en 1762
une pensée fine, que cette pensée soit animée de quelqne passion ; qu'elle soit caractérisée d'une manière non équivoque, et, surtout, que Texpression de cette pensée soit aussi gracieuse à Tœil que Tidée est riante pour Tesprit. Sans cela on dira : « Un sculpteur a voulu caractériser TAmour, et il a fait TAmour sculpteur. » Si un pâtissier devenait peintre, il peindrait TAmour tirant de son fouï des petits pâtés. Ce serait à mes yeux un mérite, si cela était gracieux, mais la seule idée des calus que Texercice de la sculpture donne souvent aux mains peut défigurer Tamantde Psyché. Enfin ma grande objection est que, si M. Bouchardon peut faire de son marbre deux figures, il est fort triste qu'une grande vilaine massue ou une petite massue sans proportion gâte son ouvrage. J'ai peut-être tort, je Fai sûrement, si vous me condamnez, mais je vous demande, monsieur, ce qui fera la beauté de son ouvrage? C'est l'attitude de l'Amour, c'est la noblesse et le charme de sa figure; le reste n'est pas fait pour les yeux. N'est-il pas vrai qu'une main bien faite, un œil animé vaut mieux que toutes les allégories? Je voudrais que notre grand sculpteur fît quelque chose de passionné. Puget a si bien exprimé la douleur ! Un Apollon qui vient de tuer Hyacinthe; un Amour qui voit Psyché évanouie; une Vénus auprès d'Adonis expirant; ce sont là, à mon gré, de ces sujets qui peuvent faire briller toutes les parties de la sculpture. Je suis bien hardi de parler ainsi devant vous ; je vous supplie, monsieur, d'excuser tant de témérité.
Je n'ai rien à dire sur la belle fontaine* qui va embellir notre capitale, sinon qu'il faudrait que M. Turgot fût notre édile et notre préteur perpétuel. Les Parisiens devraient contribuer davantage à embellir leur ville, à détruire les
I. La fontaine de la rue de Gr«nelle-Saint-Germain, œuvre de, Bouchardon.
monuments de la barl)arie gothique, et particulièrement ces ridicules fontaines de village qui défigurent notre ville. Je ne doute pas que Boucliardon ne fasse de cette fontaine un beau morceau d'architecture ; mais qu'est-ce qu'une fontaine adossée à un mur, dans une rue, et cachée à moitié par une maison? Qu'est-ce qu'une fontaine qui n'aura que deux robinets, où les porteurs d'eau viendront remplir leurs seaux ? Ce n'est pas ainsi qu'on a construit les fontaines dont Rome est embellie. Nous avons bien de la peine à nous tirer du goût mesquin et grossier. Il faut que les fontaines soient élevées dans les places publiques, et que les beaux monuments soient vus de toutes les portes. Il n'y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint-Germain ; cela fait saigner le cœur. Paris est comme la statue de Nabuchodonosor, en partie or et en partie fange.