‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 66 sur 157 · AU P. PORÉE, JÉSUITE · texte numérisé non relu

AU P. PORÉE, JÉSUITE

A Cirey, ce 15 janvier 1729.

Mon très-cher et très-révérend père, je n'avais pas besoin de tant de bontés, et j'avais prévenu par mes lettres Tample justification que vous faites, je ne dis pas de vous, mais de moi; car si vous aviez pu dire un mot qui n'eût pas été en ma faveur, je l'aurais mérité. J'ai toujours tâché de me rendre digne de votre amitié, et je n'ai jamais douté de vos bontés.

Je vous devais Mérope^ mon très-cher père, comme un hommage à votre amour pour l'antiquité et pour la pureté du théâtre. 11 s'en faut bien que l'ouvrage soit d'ailleurs digne de vous être présenté; je ne vous l'ai fait lire que pour le corriger.

Messène n'est point une faute de copiste. Vous savez

bien que le Péloponèse, aujourd'hui la Morée, se divisait en plusieurs provinces : TAchaïe ou Argolide, où était Mycènes; la Messénie, dont la capitale était Messène ; la Laconie, etc.

Il faudra sans difficulté retrancher tout ce qui vous choque dans le suicide ; mais songez au quatrième livre de Virgile, et à tous les poètes de l'antiquité.

Je ne peux m'empêcher de vous dire ici ce que je pense sur ces scènes d'attendrissement réciproque que vous demaiidez entre Mérope et son fils. C'est précisément ces sortes de scènes qu'il faut éviter avec un soin extrême; car, comme vous savez mieux que moi, jamais une passion réciproque n'émeut le spectateur ; il n'y a que les passions contredites qui plaisent. Ce qu'on s'imagine dans son cabinet devoir toucher entre une mère et un fils devient de la plus grande insipidité aux spectacles. Toute scène doit être un combat ; une scène où deux personnages craignent, désirent, aiment la même chose, serait le dernier période de l'affadissement; le grand art doit être d'éviter ces lieux communs, et il n'y a que l'usage du monde et du théâtre qui puisse rendre sensible cette vérité.

Le marquis Mafifei en est si pénétré, qu'il a poussé Fart jusqu'à ne jamais produire sur la scène la mère avec le fils que quand elle le veut tuer, ou pour le reconnaître à la dernière scène du cinquième acte ; et je l'aurais imité, si je n'avais trouvé la ressource de faire reconnaître le fils par la mère en présence du tyran même, ressource qui ne serait qu'un défaut si elle ne produisait un nouveau danger.

En un mot, le plus grand écueil des arts dans le monde, c'est ce qu'on appelle les lieux communs. Je n'entre pas dans un plus long détail. Songez seulement, mon cher père, que ce n'est pas un lieu commun que la tendre véaé-

ration que j'aurai pour vous toute ma vie. Je vous supplie de conserver votre santé, d'être longtemps utile au monde, de former longtemps des esprits justes et des cœurs vertueux.

Je vous conjure de dire à vos amis combien je suis attaché à votre société*. Personne ne me la rend plus chère que vous. Je suis, avec la plus tendre estime et avec une éternelle reconnaissance, mon très-cher et révérend père, votre, etc.

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