Le Siècle de Louis XIV
Mes senlimenls véritables sur ce qui peut regarder rÉlal et la religion, tout inutiles qu'ils sont, étaient bien connus en dernier lieu de feu M. le cardinal de Fleury. 11 m'a fait l'honneur de m'écrire, dans les derniers temps de savie, vingt lellres qui prouvent assez que le fond de mon cœur ne lui déplaisait pas. lia daigné faire passer jusqu'au roi même un peu de celte bonté dont il m'honorait. Ces raisons seraient mon excuse, si j'osais demander dans la république des letlres la place de ce sage minisire.
Le désir de donner de justes louanges au père de la religion et de l'Etat m'aurait peut-être fermé les yeux sur mon incapacité; j'aurais fait voir, au moins, combien j'aime cette religion qu'il a soutenue, et quel est mon zèle pour le roi qu'il a élevé. Ce serait ma réponse aux accusations cruelles que j'ai essuyées; ce serait une barrière contre elles, un hommage solennel rendu à des vérités que j'adore, et un gage de ma soumission aux sentiments de ceux qui novji préparent dans le Dauphin un prince dignt de son père.
A M. DE VAUVENARGUESi, A NANCY.
Paris, le 15 avril 1743.
J'eus l'honneur de dire hier à M. le duc de Tura^ que je venais de recevoir une lettre d'un philosophe piem d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du Roi. 11 devina aussitôt M. de Vauvenargues. 11 serait en eiïet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre; et, depuis que j'entends
1. Moraliste né à Aix, eu 1715, mort en 1747. D'abord officier, sa mauvaisa santé le fit renoncer au métier des armes et se consacrer entièrement à la philosophie et aux lettres.
raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire.
Il n'y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'était souvent qu'un déclamateur; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cetie sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut; mais, en même temps, je suis persuadé que ce même goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang, à juste liire, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu'Archimède ; cependant les Équipondérants d'Archimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d'Horace et de Guriace, les deux charmantes scènes du Cicl^ une grande partie de Cinna^ le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune^ se soutiendraient à côté à'Athalie^ quand même ces morceaux seraient faits aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les regarder quand nous songeons au temps où Corneille a écrit! J'ai toujours dit: In domo pairis mei mansiones mulîœ sitnt, Molière ne m'a point empcché d'estimer le Glorieux de M. Destouches; Rliadamiste ^ m'a ému, môme après Phèdre. Il appartient à un homme comme vous, monsieur, de donner des préférences, et point d'exclusions.
l. Tragédie de Crebiliou,
Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d'avoir comparé Voiture à Horace. La réputation de Voiture a dû tomber, parce qu'il n'est presque jamais naturel, et que le peu d'agréments qu'il a sont d un genre bien petit et bien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille, au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, monsieur, que le public ne connaît pas encore assez tous les défauts de Corneille; il y en a que l'illusion confond encore avecle petit nombre de ses rares beautés.
Il n'y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaqu3 chose ; le public commence toujours par être ébloui.
On a d'abord été ivre des Lettres persanes dont vous me parlez. On a négligé le pelit livre delà Décadence des Romains^ du même auteur; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne dans ce bon livre d'abord méprisé, et font assez peu de cas de la frivole imagination des Lettres persanes^ dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite. Le grand nombre des juges décide, à la longue, d'après les voix du petit nombre éclairé ; vous me paraissez, monsieur, fait pour être à la tête de ce peut nombre. Je suis fâché que le parti des armes, que vous avez pris, vous éloigne d'une ville où je serais à portée de m'éclairer de vos lumières; mais ce même esprit de justesse qui vous fait préférer l'art de Racine à l'intempérance de Corneille, et la sagesse de Locke à la profusion de Baylc, vous servira dans votre métier. La justesse sert atout. Je m'imagine que M. de Gatinat aurait pensé comme vous.
J'ai pris la liberté de remettre au coche de Nancv un
exemplaire que j'ai trouvé d'une des moins mauvaises édiiions de mes faibles ouvrages; l'envie de vous offrir ce petit témoignage de mon estime Ta emporté sur la crainte que votre goût me donne. J'ai l'honneur d'être, avec tous iss sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc.
Voltaire.
AU MÊME
A Paris, le 17 mai.
J'ai tardé longtemps à vous remercier, monsieur, du portrait que vous avez bien voulu m' envoyer de Bossuet, de Fénelon et de Pascal ; vous êtes animé de leur esprit quand vous parlez d'eux. Je vous avoue que je suis encore plus étonné que je ne l'étais que vous fassiez un métier, très-noble à la vérité, mais un peu barbare, et aussi propre aux hommes communs et bornés qu'aux gens d'esprit . Je ne vous croyais que beaucoup de goût et de connaissances, mais je vois que vous avez encore plus de génie. Je ne sais si cette campagne vous permettra de le cultiver. Je crains même que ma lettre n'arrive au milieu de quelque marche ou dans quelque occasion où les belles-lettres sont très-peu de saison. Je réprime mon envie de vous dire tout ce que je pense, et je me borne au plaisir de vous assurer de la singulière eslime que vous m'inspirez.
Je suis, monsieur, votre, etc. Voltaire.
A M. LE MARQUIS D'ARGENSON, A PARIS
▲ La Haye, au palais du roi de Prusse, le 8 août 1743.
Soyez chancelier de France, monsieur, si vous voulez que j'y revienne ; rendez-nous la gloire des lettres, quand
DE VOLTAIRE. 21 b
nous perdons ci'] le des firmes*. Les liommes sont laits originairement, ce me semble, ])our jjenser, pour s'instruire, et non pour se tuer. Faut-il que la guerre ne soit pas encore la seule persécution que les arts essuient ! Je gémis de voir ce pauvre abbé Lenglet enfermé, à soixantedix ans, dans la Bastille, après nous avoir donné une bonne Méthode pour éludier Thisfoire, et d'excellentes Tables chronologiques. Qui sont donc les vandales qui se sont imaginé que l'impression du sixième volume des addilions à l'histoire de ce bon citoyen le président de Thou était un crime d'État? Quel comble de barbarie, et quel excès de pe'itesse de ne pas permettre qu'on imprime des livres où Ton explique Newton, et où Ton dit que les rêveries de Descartes sont des rêveries !
J'aime encore mieux 1 abus qu'on fait ici de la liberté d'imprimer ses pensées, que cet esclavage dans lequel on veut chez vous mettre l'esprit humain. Si l'on y va de ce train, que nous res'era-t-il, que le soiwenir de la gloire du beau siècle de Louis XIV ?
Cette décadence me ferait souhaiter de m'établir dans le pays où je suis à présent. N'ayant rien à y prélendre, je n'aurais point de plaintes à former. Je vivrais tranquille, et j'y souhaiterais à la France des temps plus brillants.
Il y a ici des hommes très-eslimables; La Haye est un séjour délicieux Télé, et la liberté y rend les hivers moins rudes. J'aime à voir les maîtres de l'État simples citoyens. 11 y a des partis, et il faut bien qu'il y en ait dans une république ; mais l'esprit de parli n'ôle rien à l'amour d* la patrie, et je vois de grands hommes opposés à de grands hommes.
1. Évacuation de la Bohême par les Français ; bataille de Dettingen, etc.
Je suis bien aise, pour riionneur de la poésie, que cô soit un poëte qui ait contribué ici à procurer des secours à la reine de Hongrie, et que la trompette de la guerre ait été la très-humble servante de la lyre d'Apollon. Je vois, d'un auL^e côté, avec non moins d'admiration, un des principaux membres de l'État, dont le système est tout pacifique, marcher à pied sans domestiques, habiter une maison faite pour ces consuls romains qui faisaient cuire leurs légumes, dépenser à peine deux mille florins par an pour sa personne, et en donner plus de vingt mille à des familles indigentes.
Ce gouvernement-ci vous plairait infiniment , même avec les défauts qui en sont inséparables. Il est tout municipal, et voilà ce que vous aimez. La Haye d'ailleurs est le pays des nouvelles et des livres ; c'est proprement la ville des ambassadeurs; leur société est toujours très-utile à qui veut s'instruire. On les voit tous en un jour. On sort, on rentre chez soi; chaque rue est une promenade; on peut se montrer, se retirer, tant qu'on veut. C'est Fontainebleau, et point de cour à faire.
Adieu, monsieur ; plût à Dieu que je pusse vous faire la mienne 1 Vous savez si je vous suis attaché pour jamais.
A iM. DE MAUPSRTUIS*,
A Brunswick, le 16 octobre 1743.
J'ai reçu dans mes courses la lettre où mon cher aplatisseur de ce globe daigne se souvenir de moi avec tant d'amitié. Est-il possible que je ne vous aie jamais vu que comme un météore toujours brillant et toujours fuyant de