‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 87 sur 157 · Yoli* la note pago S · texte numérisé non relu

Yoli* la note pago S

moi ? n'iiurai-jc pas la consolation de vous embrasser à Paris?

J'ai fait vos compliments à vos amis de Berlin, c'est-àdire à toute la cour, et particulièrement à M. de Valori. Vous êtes là, comme ailleurs, aimé et regretté. On m'a mené à l'Académie de Berlin, où le médecin Eller a fait des expériences par lesquelles il croit faire croire qu'il change l'eau en air élastique; mais j'ai été encore plus frappé de lopéra de Titus ^ qui est un clief-d'œuvre de musique. C'est, sans vanité, une galanterie que le roi m'a faite, ou plutôt à lui ; il a voulu que je l'admirasse dans sa gloire.

Sa salle d'Opéra est la plus belle de l'Europe. Gharlottenbourg est un séjour délicieux; Frédéric en fait les honneurs, et le roi n'en sait rien. Le roi n'a pas encore fait tout ce qu'il voulait ; mais sa cour, quand il veut bien avoir une cour, respire la magnificence et le plaisir.

On vil à Potsdam comme dans ie château d*un seigneur français qui a de l'esprit, en dépit du grand bataillon des gardes, qui me paraît le plus terrible bataillon de ce monde.

Jordan ressemble toujours à Ragolin; mais c'est Ragotin bon garçon et discret, avec seize cents écus d'Allemagne de pension. D'Argens est chambellan, avec une clef d'or à sa poche et cent louis dedans payés par mois. Chazot, ceChazot que vous avez vu maudissant la destinée, doit la bénir ; il est major, et a im gros escadron qui lui vaut environ seize mille livres au moins par an. Il Fa bien mérité, ayant sauvé le bagage du roi à la dernière bataille.

Je pourrais, dans ma sphère pacifique, jouir aussi des bontés du roi de Prusse, mais vous savez qu'une plus grande souveraine, nommée Mme du Ghâtelel, me rappelle à Paris. Je suis comme ces Grecs qui renonçaient à la

cour du grand roi pour venir être honnis par le peuple d'Athènes.

J'ai passé quelques jours à Bareuth. Son Altesse Royale m'a bien parlé devons. Bareuth est une retraite délicieuse où l'on jouit de tout ce qu'une cour a d'agréable, sans les incommodités de la grandeur. Brunswick, où je suis, a une autre espèce de charme; c'est un voyage céleste où je passe de planète en planète, pour revoir enfin ce tumultueux Paris, où je serai très-malheureux si je ne vois pas Tunique Mauperluis, que j'admire et que j'aime pour toute ma vie.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL»

A La Haye, ce 26 octobre lt45.

Il y a tant de gens, et de gens en place, qui n'ont point d'honneur, qu'il est bien jusle queThomme du monde qui en a le plus porte le nom de sa terre. Vous voilà donc conseiller d'honneur, mon cher et respectable ami; et avec rhonneur vous aurez encore le profil. Vous vendrez voire charge; vous aurez le double avantage d'être plus riche et de ne rien faire, deux points assez imporlanîs pour Tagrément de celte vie. Heureux qui peut la passer avec vous, mon cher ange, et avec votre aimable moilié, et avec votre for luné frère ! Vivez gais, sains et contents ; souvenez-vous tous trois d'un homme qui vous aime bien tendrement, et qui vous sera attaché toute sa vie avec les sentiments les plus vifs et les plus inaltérables.

1. Le comte d'Argental venait d'être nommé conseiller d'Honneur as

Parlement de Paris.

A M. MARTIN KAIILE».

Monsieur le doyen, je suis bien aise d'apprendre au public que vous avez écrit contre moi un pelit livre. Vous m'avez foil beaucoup d'honneur. Vous rejetez, page 17, la preuve de l'existence de Dieu tirée des causes finales. Si vous aviez raisonné ainsi à Rome, le révérend père jacobin maître du sacré palais vous aurait mis à l'inquisition ; si vous aviez écrit contre un théologien de Paris, il aurait fait censurer votre proposition par la sacrée faculté; si contre un enthousiaste, il vous eût dit des injures, etc., etc. ; mais je nai l'honneur d'élre ni jacobin, ni théologien, ni enthousiaste. Je vous laisse dans votre opinion, et je demeure dans la mienne. Je serai toujours persuadé qu'une horloge prouve un horloger, et que l'univers prouve un Dieu. Je souhaite que vous vous entendiez vous-même sur ce que vous dites de l'espace et de la durée, et de la nécessité de la matière, et des monades, et de l'harmonie préétablie; et je vous renvoie à ce que j'en ai dit en dernier lieu dans cette nouvelle édition, où je voudrais bien m'être entendu, ce qui n'est pas une petite ail aire en métaphysique.

Vous citez, à propos de l'espace et de l'infini, la Médce de Sénèque, les Philippiques de Gicéron, les Mctamorphoses d'Ovide, des vers du duc de Buckingham, de Gombaud, de Régnier, de Rapin, etc. J'ai à vous dire, monsieur, que je sais bien autant de vers que vous; que je les aime autant que vous ; et que, s'il s'agissait de vers, nous verrions beau jeu : mais je les crois peu propres à éclaircir

1. Jurisconsulte, professeur de droit à Gœttingue, auteur d'une réfutation de Newton et de Leibnitz.

une question métaphysique, fussent-ils de Lucrèce ou du cardinal de Polignac^ Au reste, si jamais vous comprenez quelque chose aux monades, à Tharmonie préétablie, et, pour citer des vers,

Si monsieur le doyen peut jamais concevoir

w Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir'; »

si vous découvrez aussi comment, tout étant nécessaire, l'homme est libre, vous me ferez plaisir de m'en avertir. Quand vous aurez aussi démon'ré en vers ou autrement pourquoi tant d'hommes s'égorgent dans le meilleur des mondes possibles, je vous serai très-obHgé.

J'attends vos raisonnements, vos vers, vos invectives; et je vous proteste du meilleur de mon cœur que ni vous ni moi ne savons rien de celte question. J'ai d'ailleurs rhonneur d'être, etc.

A M. LE MARQUIS D^ARGENSON, A PARIS

A Cirey, ce 8 ou 9 d'août 1744. Di^m merci ^. je ne sais pas comme je vis.

A propos, je suis un infâme paresseux. Ah! que j'ai tort! que je vous demande pardon , monsieur! Vous mariez un fils que j'aime presque autant que son père. Vous écrivez sans cesse aux fermiers-généraux , et moi je ne vous écris point. Je disais toujours : « J'écrirai demain ; d et demain je laisais ime plate comédie-ballet pour Tlnfanle Dauphine, et je me grondais, et puis j'étais honteux. Je le suis bien encore, mais je passe par-dessus tout cela. Pour Dieu ! faites-en autant, et aimez-moi toujours. Mais y a-t-il tant de compliments à vous faire de ce que vous

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