‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 90 sur 157 · AU MÊME, A VERSAILLES · texte numérisé non relu

AU MÊME, A VERSAILLES

A Champs, ce 14 septembre 174^4.

Le roi, pour chasser son ennui.

Vous lit, et voit \otre personne; La gloire a des charmes poar lui, Puisqu'il voit celui qui la donne.

En qualité de bon citoyen et de votre serviteur, je dois êlre charmé que le roi vous lise, et je le serais plus encore s'il vous écoutait. Vous savez bien, très-adorable présidenf, que vous avez tiré Mme du Châtelet du plus grand embarras du monde; car cet embarras commençait à la Groix-des-Pelits-Ghamps, et finissait à Thôtel de Charost; c'était des reculades de deux mi)Je carrosses en trois files, des cris de deux ou trois cent mille hommes semés auprès des carrosses, des ivrognes, des combats à coups de poing, des fontaines de vin et de suif qui coulaient sur le monde, le guet à cheval qui augmentait Timbroglio; et, pour comble d'agréments. Son Altesse Royale revenant paisiblement au Palais Royal avec ses grands carrosses, ses gardes, ses pages, et tout cela ne pouvant ni re culer ni avancer jusqu'à trois heures du matin. J'étais avec Mme du Ghâtelet ; un cocher, qui n'était jamais venu à Paris, l'allail faire rouer intrépidement. Elle était couverte de diamants; elle met pied à terre, criant à laide, traverse la foule sans être ni volée ni bourrée, entre chez vous, envoie chercher la poularde chez le rôtisseur du coin, et nous buvons à votre santé tout doucement dans cette maison * cil tout le monde voudrait vous voir revenir.

«< Suave, mari magno turbantibus œquora ventis, « E terra magnum alterius spectare laborem^. n

1, Rue Saint -Honoré. — 2. Lucr., liv. Il, v. l, î^.

J'ai laissé la Princesse de Navarre * entre les mains de M. d'Argenlal, et le divertissement entre les mains de Rameau. Ce Rameau est aussi grand orip^inal que grand musicien. Il me mande « que j'aie à mettre en quatre vers tout ce qui est en huit, el eu huit tout ce qui est en quatre. » Il est fou; mais je tiens toujours qu'il faut avoir pitié des talents. Permis d'être fou à celui qui a fait Tacte des Incas, Cependant, si M. de Richelieu ne lui fait pas parler sérieusement, je commence à craindre pour la fêle.

Je suis le plus trompé du monde si Royer n'a pas fait de belles choses dans Promèihée'^ \ mais Royer n'a pas eu la plus grande part de ce monde au larcin du feu céleste. Le génie est médiocre; on en peut cependant tirer parti. Je voudrais bien, monsieur, qu'à votre retour nous fissions exécuter quelque chose devant vous. Il est jusie qu'on amuse celui qui passe sa vie à joindre utile diilci.

Adieu, monsieur; vous êtes aimé où je suis, comme partout ailleurs, et je crois toujours m.e distinguer un peu dans la foule; car, en vérité, je sens bien vivement tout ce que vous valez. Je le dis de même, et je vous suis attaché de même.

A M. NERIGAULT DESTOUCHES.

Le 3 décembre 1744.

J'ai toujours été, monsieur, au rang de vos amis; mais, en vérité, je ne me croyais pas dans celui de vos créan-^ ciers. Le premier titre m'est si cher que je ne pense point du lou^ à l'autre. Il y a eu une étrange fatalité sur ces

1. Comédie- ballet composée pour les fêtes de Versailles, à l'occasiuii au mariage du Dauphin.

2 Opéra de tandore.

souscriptions de la Henriade. Les quinze qui avaient échappé à votre mémoire sont en sûreté ; et je sais, il y a longtemps, que vous conduisez une affaire aussi bien qu'une pièce de théâtre; mais il n'en alla pas de même de cent souscripiions dont mon pauvre Thieriot me perdit l'argent, sans aucune ressource. Il m'a offert depuis, foit souvent, de me rembourser, mais il serait ruiné; et moi je serais bien indigne d'être homme de lettres, si je n'aimais pas mieux perdre cent louis que de gêner mon ami . Jugez, monsieur, si, ayant remis à Thieriot cent louis qu'il me devait, j'aurai la mauvaise grâce de vous presser sur quinze louis que j'avais oubliés. J'aime mieux vos vers que votre argent, et j'attends avec bien plus d'impatience le recueil de vos ouvrages que les guinées dont vous me parlez. Je voudrais que le tourbillon de Paris pût me laisser assez de liberté pour aller philosopher avec vous dans votre retraite, et y jouir des charmes de voire amitié et de ceux de votre conversation; mais, quand vous viendrez à Paris, n'oubliez pas de faire avertir votre ancien ami et comptez que vous le trouverez toujours comme vous l'avez laissé, attaché à votre gloire et à votre personne. C'est avec ces sentiment que je serai toute ma vie, etc.

L M. DE VAUVENARGQES.

Déccmbrt i7'-i.

L'état où vous m'apprenez que sont vos yeux a tiré, monsieur, des larmes des miens; et l'éloge funèbre* que vous m'avez envoyé a augmenté mon amilié pour vous, en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence

Do M. do Caumont, jeune officier, ami de Vauvônargues»

avec laquelle vous eles né. Tout ce que vous diles n'est que trop vrai, en général. Vous en excc])lcz sans doute Tamilié. C'est elle qui vous a inspiré, et qui a rempli votre ame de ces sentiments qui condamnent le genre Immain. Plus les hommes sont méchants, plus la vertu est précieuse; et Tamilié m'a toujours paru la première de toules les vertus, parce qu'elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée, toutes les autres sont Touvrage de la vanité. Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. Il est bien difficile que ce genre d'écrire se garanlisse de ce défaut; qui parle longtemps, parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible; quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans strophes inutiles? Mais, quand le bon domine, il faut être sa isfait; d'ailleurs, ce n'est pas pour le public que vous avez écrit, c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur; le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler! elles sont en elTet le charme de la vie quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent; mais, quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur, elles nous suscitent des ennemis qui persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle eut été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont dé estes, qu'ils sont méprisés de toute la terre, et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait, avec un homme couvert d'opprobres.

Je voudrais, malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage iïïl public; car, après tout, quel Zoïle pourrait médire de ce que l'amiiié, la douleur et l'éloquence ont

inspiré à un jeune officier; el qui ne serait étonné de voir le génie de M. Bossuet à Prague? Adieu, monsieur; soyez heureux, si les hommes peuvent Têtre ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir. Je suis avec les sentiments les plus tendres, etc.

AU MÊME

Versailles, lo 7 janvier 1745.

Lo dernier ouvrage* que vous avez bien voulu m'envoyer, monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût, dans un siècle où tout me semble un peu petit, et où le faux bel esprit s'est mis à la place du génie.

Je crois que si on s'est servi du terme à'instimt pour caractériser La Fontaine, ce moi instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple, que dans la conversation il n'était guère au-dessus des animaux qu'il faisait parler ; mais comme poète, il avait un instinct divin, et d'autant plus instinct qu'il n'avait que ce talent. L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche; hor^ de là l'abeille n'est qu'une mouche.

J'aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière. Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers, mais je ne conviendrais pas qull ait choisi des personnages et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d'esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. 11 faut des

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