‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 92 sur 157 · A.U R. P. DE LA TOUR, JÉSUITE · texte numérisé non relu

A.U R. P. DE LA TOUR, JÉSUITE

Principal du collège de Louis-Ie-Grand.

A Paris, le 7 février i746.

Mon révérend père, ayant été longtemps dans la mai son que vous gouvernez, j'ai cru devoir prendre la liberté de vous adresser cette lettre, et vous faire un aveu public de mes sentiments dans l'occasion qui se présente*. L'auteur de la Gazelle ecclésiaslique m'a fait l'honneur de me joindre à Sa Sainteté, et de calomnier à la fois, dans la même page, le premier pontife du monde, et le moindre de ses serviteurs. Un autre libelle non moins odieux, imprimé en Hollande, me reproche avec fureur mon attachement pour mes maîtres, à qui je dois l'amour des lettres, et celui de la vertu ; ce sont ces mêmes sentiments qui m'imposent le devoir de répondre à ces libelles.

Il y a quatre mois, qu'ayant vu une estampe du portrait de Sa Sainteté, je mis au bas cette inscription :

c Lambertinus hic est Romae decus^ et pater orbis, « Qui terram scriptis docuit, virtutibus ornât. »

Je ne crains pas que le sens de ces paroles soît repris par ceux qui ont lu les ouvrages de ce pontife, et qui sont instruits de son règne. S'U dépendait de lui de pacifier le monde, comme de l'éclairer, il y a longtemps que l'Europe joindrait la reconnaissance à la vénération personnelle qu'on a pour lui. Mgr le cardinal Passionei, bibliothécaire du A^atican, homme consommé en tout genre dt) littérature, et prolecteur des sciences aussi bien que le

I. Voltaire, repoussé en 1743, était de nouveau sur les rangs pour l'Académie française; tel est le véritable motif, sinon Voccasion qui lui fait écrire cette lettre, ou plutôt cette rétractation solennelle.

pape, lui montra ce faible hommage que je lui avais rendu, et que je ne croyais pas devoir parvenir jusqu'à lui. Je pris cette occasion d'envoyer à Sa Sainteté et à plusieurs cardinaux qui m'honorent de leurs boni es, le Poème sur la bataille de Fontenoi^ que le roi avait daigné faire imprimer à son Louvre. Je ne faisais que remplir mon devoir en envoyant aux personnes principales de l'Europe ce monument élevé à la gloire de notre nalion, sous les auspices du roi lui-même. Vous savez, mon révérend père, avec quelle indulgence cet ouvrage fui reçu à Rome. La gloire du roi, qui ne se borne pas aux limites de la France, répandit quelques-uns de ses rayons sur ce faible essai : il fut traduit en vers italiens; et vous avez vu la traduction que Son Éminence M. le cardinal Quirini, digne successeur des Bembes et des Sadolets, voulut bien en faire, et qu'il vous envoya.

Ceux qui connaissent le caractère du pape, son goût et son zèle pour les lettres, ne sont point surpris qu'il m'ait gratilié de plusieurs de ses médailles, lesquelles sont autant de monuments du bon goût qui règne à Rome.L n'a fait en cela que ce que Sa Majesté avait daigné faire., et s'il a ajouté à celte faveur celle de m'honorer d'une lettre particulière, qui n'est point un bref de la Daterie*, y a-t-il dans ces marques de bonté si honorables pour la littérature, rien qui doive choquer, rien qui doive attirer les fureurs de la calomnie? Voilà pourtant ce qui a excité la bile de l'auteur clandestin de la Gazette ecclésiastique : il ose accuser le pape d'honorer de ses lettres un séculier, tandis qu'il persécute des évcques; et il me reproche, à moi, je ne sais quel livre ^ auquel je n'ai point de part, et

1. Office principal où s'expédient les dispenses, nominations ecclésiastiques, etc.

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