Les Lettres philosophiqu
que je condamne avec autant de sincérité qu'il devrait condamner les libelles.
Je sais combien le monarque bienfaisant qui règne à Rome est au-dessus de la licence où Ton s'emporle de le calomnier, et de la liberté que je prendrais de le défendre.
a Scilicet is superis labor est, ea cura quietos « Sollicitât •. »
S'il est étrange que, tandis que ce prince se fait chérir de ses sujets et du monde chrétien, un écri\ain du faubourg Saint-Marceau le calomnie^ il serait bien inutile que je réfutasse cet écrivain. Les discours des petits ne parviennent pas de, si loin à la hauteur où sont placés ceux qui gouvernent la terre. C'est à moi de me renfermer dans ma propre cause; mais si l'esprit de parti pouvait être calme un moment, si cette passion tyrannique et ténébreuse pouvait laisser quelque accès dans Tâme aux lumières douces de la raison, je conjurerais cet auteur et ses semblables de se représenter à eux-mêmes ce que c'est que de mettre continuellement sur le papier des invectives contre ceux qui sont préposés de Dieu pour conserver le peu qui reste de paix sur la terre; ce que c'est que de se rendre tous les huit jours criminel de lèsemajeslé, par des libelles méprisés, et d'être à la fois calomniateur et ennuyeux. Je lui demanderais avec quelle chaleur il condamnerait dans d'autres ce malheureux et inutile dessein de troubler FÉlat que le roi défend à la tête de ses armées : il verrait dans quel excès d'avilissement et d'horreur est une telle conduite auprès de tous les honnêtes gens ; il sentirait s'il lui convient de gémir sur les prétendus maux do l'Église, tandis qu'on n'y voit
t. Virg., j£n., IV, v. 379,
d aiilre mal que celui de ces convulsions avec lesquelles trois ou quatre malheureux, méprisés de leur parli même, onl prétendu surprendre le pe'it peuple, et qui sonl enfin Tobjet du dédain de ceux même qu'ils avaient voulu séduire.
Qu'il se trouve des hommes assez insensés et assez privés de pudeur, pour dresser des filles de sept à huit ans à faire des tours de passe -passe^ dont les charlatans de la foire rougiraient ; qu'ils aient le front d'appeler ce manège infâme des miracles faits au nom de Dieu; qu'ils jouent à prix d'argent cetie farce abominable, pour prouver qu'Élie est venu; qu'un de ces misérables ail élé de ville en ville se pendre aux poutres d'un plancher, contrefaire l'étranglé et le mort, contrefaire ensuite le ressuscité, et finir enfin ses prestiges par mourir en efiet dans Ulrecht, le 17 juin 1743, à la potence qu'il avait dressée lui-même, et dont il croyait se tirer comme auparavant : voilà ce qu'on pourrait appeler les maux de l'Église, si de tels homm.es étaient en effet comptés, soit dans l'Lglise, soit dans l'État.
11 leur sied bien sans doute de calomnier le souverain ponlife, en citant l'Évangile et les Pères : il leur sied bien d'oser parler des lois du christianisme, eux qui violent la première de ses lois, la charité; eux qui, au mépris de toutes les lois divines et humaines, vendent tous les jours un libelle qui dégoûte aujourd'hui les lecteurs les plus avides de médisance et de satire.
A l'égard de l'autre libelle de Hollande, qui me reproche d'être attaché aux jésuites, je suis bien loin de lui répondre comme k l'autre : Vous êles un calomniateur; je lui dirai au contraire : Vous dites la vérité. J'ai été élevé pendant sept ans chez des hommes qui se donnent des peines gratuites çt infatigables à former l'esprit et les
mœurs de la jeunesse. Depuis quand veut-on que Ton soit sans reconnaissance pour ses maîtres ? Quoi 1 il sera dans la nature de l'homme de revoir avec plaisir une maison où Ton est né- un village où Ton a été nourri par une femme mercenaire, et il ne serait pas dans notre cœur d'aimer ceux qui ont pris un soin généreux de nos premières années ? Si des jésuites ont un procès au Malabar avec un capucin, pour des choses dont je n'ai point connaissance, que m'importe? est-ce une raison pour moi d'être ingrat envers ceux qui m'ont inspiré le goût des belles-lettres, et des sentiments qui feront jusqu'au tombeau la consolation de ma vie ? Rien n'effacera dans mon cœur la mémoire du P. Porée, qui est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables. Les heures de ses leçons étaient pour nous des heures délicieuses, et j'aurais voulu qu'il eût été établi dans Paris comme dans Athènes, qu'on pût assister à tout âge à de telles leçons : je serais revenu souvent les entendre. J'ai eu le bonheur d'être formé par plus d'un jésuite du caractère du P. Porée, et je sais qu'il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que j'ai vécu dans leur maison, qu'ai-je vu chez eux? la vie la 'plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes leurs heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milHers d'hommes élevés par eux comme moi, il n'y en aura pas un seul qui puisse me démentir. C'est sur quoi je ne cesse de m'étonner qu'on puisse les accuser d'enseigner une morale corruptrice. Ils ont eu, comme tous les autres religieux, dans des temps de ténèbres, des casuisles qui ont traité le pour et le contre de queslions aujourd'hui éclaircies, ou mises en oubli. Mais, de bonne foi, est-ce par la satire in-
génieusedesLf/^/Y^proDÎncîa/e^ qu'on doit juger de leur morale? c'est assurément par le P. Bourdaloue, par le P. Cheminais, par leurs autres prédicateurs, parleurs missionnaires.
Qu'on mette en parallèle les Lettres provinciales et les Sermons du P. Bourdaloue : on apprendra dans les premières Tart de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles, celui d'insuller avec éloquence ; on apprendra, avec le P. Bourdaloue, à être sévère à soi-même, et indulgent pour les autres. Je demande alors de quel côté est la vraie morale, et lequel de ces deux livres est utile aux hommes.
J'ose le dire : il n y a rien de plus contradictoire, rien de plus honteux pour l'humanité, que d'accuser de morale relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie la plus dure, et qui vont chercher la mort au bout de l'Asie et de l'Amérique. Quel est le particulier qui ne sera pas consolé d'essuyer des calomnies, quand un corps entier en éprouve continuellement d aussi cruelles ! Je voudrais bien que l'auteur de ces libelles pitoyables, dont nous sommes fatigués, vînt un jour aux pieds d'un jésuite au tribunal de la pénitence, et que là il fît un aveu sincère de sa conduite, en pré sencedeDieu ; il serait obligé de dire: a J'ai osé traiter de persécuteur un roi adoré de ses sujets; j'ai appelé cent fois ses ministres des ministres d'iniquité; j'ai vomi les calomnies les plus noires contre le premier ministre du royaume*, contre un cardinal qui a rendu des services essentiels dans ses ambassades auprès de trois papes ■^; je n'ai respecté ni le nom, ni Taulorilé sainte, ni les mœurs pures, ni la grandeur d'âme, ni la vieillesse vénérable de mon archevêque^ L'évèque de Langres% dans une maladie populaire qui faisait du ravage à Ghaumont, accourut avec
1. Le cardinal de Fleury. — 2. Le cardinal de Polignac. 3. Le cardinal de Noailles. — 4. Montmorin.
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des médecins et de largent, et arrêta le cours de la maladie; il a signalé toutes les années de son épiscopat parles actions de la charité la plus noble : et ce sont ces mêmes actions que j'ai empoisonnées. Kévêque de Marseille % pendant que la contagion dépeuplait cette ville, et qu'il ne se trouvait plus personne, ni qui donnât la sépultnre aux morts, ni qui soulageât les mourants, allait le jour et la nuit, les secours temporels dans une main, et Dieu dans Tautre, affronter de maisons en maisons un danger beaucoup plus grand que celui où Ton est exposé à Tattaque d'un chemin couvert; il sauva les tristes restes de ses diocésains par Tardeur du zèle le plus attendrissant, et par Texcès d'une intrépidité qu'on ne caractériserait pas sans doute assez en l'appelant héroïque ; c'es' un homme dont le nom sera béni avec admiration dans (ous les âges : ce sont ceux quil'ont imité que j'ai voulu décrier dans mes pelits libelles ditîamatoires. *
Je suppose, pour un moment, que le jésuite qui entendrait cet aveu eût à se plaindre de tous ceux que Ton vient de nommer, qu'il fût le parent et l'ami du coupable ; ne lui dirait-il pas : « Vous avez commis un crime horrible, et vous ne pouvez trop l'expier ? »
Ce même homme qui ne se corrigera pas, continuera de calomnier tous les jours ce qu'il y a de plus respectable sur la terre, et il ajoutera à sa liste le confesseur qui lui aura reproché ses excès; il l'accusera, lui et sa socié'.é, d'une morale relâchée : c'est ainsi que l'esprit de parti est fait. L'auleur du libelle peut, tant qu'il voudra, meitre mon nom dans le recueil immense et oublié de ses calomnies: il pourra m'imputer des sentimenls que je n'ai jamais eus, les livres que je n'ai jamais faits, ou qui ont