‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 94 sur 157 · Beizunce · texte numérisé non relu

Beizunce

été altérés indignement par les éditeurs. Je lui répondrai comme le grand Corneille dans une pareille occasion : Je soumets mes écrits ait jugement de V Église. Je doule qu'il en fasse autant. Je ferai bien plus : je lui déclare, à lui et à ses semblables, que si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de leur paroisse, je suis prêt à la déchirer devant lui ; que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Église calholique, apostolique et romaine, sans attaquer jiersonne, sans nuire à personne, sans soutenir la moindre opinion qui puisse offenser personne : je déteste tout ce cjui peut porter le moindre trouble dans la société. Ce sont ces sentiments connus du roi qui m'ont atliréses bienfaits. Comblé de ses grâces, atiaché à sa personne sacrée, chargé d'écrire ce qu'il a fait de glorieux et d'utile pour la patrie, uniquement occupé de cet emploi, je tâcherai, pour le remplir, de mettre en pra'.ique les instructions que j Va reçues dans votre maison respectable, et si les règles de l'éloquence, que j'y ai apprises, se sont eflacées de mon esprit, le caractère de bon citoyen ne s'effacera jamais de mon cœur.

On a vu, je crois, ce caractère dans tous mes écrits, queljue défigurés qu'ils soient par les ridicules éditions qu'on en a faites. La Henriade môme n'ajamais été correctement imprimée ; on n'aura probablement mes véritables ouvrages qu'après ma mort ; mais j'ambitionne peu, pendant ma vie, de grossir le nombre des livres dont on est surchargé, pourvu que je sois au nombre des honnêtes gens, attachés à leur souverain, zélés pour leur pairie, fidèles à leurs amis dès Tenfance, et reconnaissants envers leurs premiers maîîres.

C'est dans ces sentiments que je serai toujours^ avec respect, mon révérend père, voire très-humble et trèsobéissant serviteur, Voltaire*

A M. DK VAUVENARGUES.

Versailles, mai 1746.

J'ai usé, mon très-aimable philosophe, de la permission que vous m'avez donnée. J*ai crayonné un des meilleurs livres * que nous ayons en notre langue , après l'avoir relu avec un extrême recueillement. J'y ai admiré de nouveau cette belle âme si sublime, si éloquente et si vraie, cette foule d'idées neuves ou rendues d une manière si hardie, si précise, ces coups de pinceau si fiers el si tendres. Il ne tient qu'à vous de séparer cette profusion de diamants, de quelques pierres fausses ou enchâssées d'uïie manière étrangère à notre langue. Il faut que ce livre soit excellent d'un bout à l'autre. Je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vous-même, et de rendre ce service à l'esprit humain. Je me garde bien d'insisfer sur mes critiques; je les soumets à votre raison, à votre goût, et j'exclus Tamour-propre de noire tribunal. J'ai la plus grande impatience de vous embrasser.

Adieu, belle âme et beau génie.

AU MEME

Mai «746.

La plupart de vos pensées me paraissent dignes de votre âme et du pelit nombre d'hommes de goût et de génie qui res'ent encore dans Paris, et qui méritent de vous lire. Mais, plus j'admire cet esprit de profondeur et de sentiment qui domine en vous, plus je suis affligé que

Vlntroduclion à la ronnaiisance de l'esprit hui,iain»

DE VOLTAIRE. Si41

vous me refusiez vos lumières. Vous avez lu superficiellement une lraj4:édie ^ j)leine de fautes de co])isle, sans daigner même vous informer de ce qui pouvait elre à la place de vinj^t sottises inintelligibles qui étaient dans le manuscrit. Vous ne m'avez fait aucune critique. J'en suis d'aulant plus facile contre vous, que je le suis contre moi-même, et que je crains d'avoir fait un ouvrage indigne d'être jugé par vous. Cependant je méritais vos avis, et par le cas infini que j'en fais, et par mon amour pour la vérité, et par une envie de me corriger qui ne craint jamais le travail, et enfin par ma tendre amitié pour vous.

AU MÊME

Mai 1746.

Je vais lire vos portrai's. Si jamais je veux faire celui du génie le plus naturel, de Thomme du plus grand goûr, de l'âriie la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas. Je vous embrasse tendrement.

Page 1