A M. DALEMBERT K
Le 13 décembre 1740.
En vous remerciant, monsieur, de vos bonlés et de votre ouvrage sur la cause générale des vents ^ Du temps de Voiture, on vous aurait dit que vous n'avez pas le ven contraire en allant à la gloire. Mme du Ghâtelet est trop newtonienne pour vous dire de telles balivernes. Nous étudierons votre livre, nous vous applaudirons, nous vous enlendrons même. Il n'y a poiit de maison où vous soyez plus estimé.
« Parte m aliquam^ venti, divum referatis ad aures'.»
J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments d'estime qui vous sont dus, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, Voltaire.
A ERÉDÉRIG II, ROI DE PRUSSE
A Versailles, ce 9 mars I747r
Les fileuses des destinées, Les Parques, ayant mille fois Entendu les âmes damnées Parler là-bas de vos exploits, De vos rimes si bien tournées, De vos victoires, de vos lois, Et de tant de belles journées, Vous crurent le plus vieux des rois.
i. Géomètre et écrivain, fils de Mme de Tencin, membre et secrétaire perpétuel de l'Académie française, mort en 1783. 2. Ouvrage qui lui avait valu un prix à l'Académie de Berlin. 1. Virg., égL III, v. 73.
DE VOLTAIRE. i^ib
Alors des rives du Cocyte
A Berlin vous rendant visKo,
La Mort s'en vint avoc le Temps,
Croyant trouver des cheveux blancs,
Front ridé, face décrépite ,
Et discours de quatre-vingts ans.
Que l'inhumaine fut trompée!
Elle aperçut de blonds cheveux,
Un teint fleuri, de grands yeux hlcus.
Et votre flille, et votre épéc;
Elle songea, pour mon bonheur,
Qu'Orphée autrefois par sa lyre,
Et qu'Alcide par sa valeur,
La bravèrent dans son em[>ire.
Dans vous, dans mon prince elle vit
Le seul homme qui réunit
Les dons d'Orphée et ceux d'Alcide;
Doublement elle vous craignit,
Et, laissant sou dard homicide,
S'enfuit au plus vite^ et partit.
Vraiment, Sîre, je ne vous dirais pas de ces bagatelles limées, et je serais bien loin de plaisanter, si votre lettre, en me rassurant, ne m'avait inspiré de la gaie'é. La Renommée, qui a toujours ses cent bouches ouvertes pour parler des rois, et qui en ouvre mille pour vous, avait dit ici que Votre Majesté était à Textré i ité, et qu'il y avait très-peu d'espérance. Cette mauvaise nouvelle. Sire, vous aurait fait grand plaisir, si vous aviez vu comme elle fut reçue. Comptez qu'on fut consterné, et qu'on ne vous aurait pas plus regretté dans vos États. Vous auriez joui de toute votre renommée, vous auriez vu l'effet que produit un mérite unique sur un peuple sensible ; vous auriez senti toute la douceur d'être chéri d'une nation qui, avec tous ses défauts, est peut-être dans l'univers la seule dispensatrice de la gloire. Les Anglais ne louent que des Anglais; les Italiens ne sont rien; les Espagnols n'ont ])lus guère de héros, et n'ont pas un écrivain; les monades de
Leibnitz, en Allemagne, et V harmonie préétablie^ n'immortaliseront aucun grand homme. Vous savez, Sire, que je n'ai pas de prévention pour ma patrie ; mais j'ose assurer qu'elle est la seule qui élève des monuments à la gloire des grands hommes qui ne sont pas nés dans son sein.
Pour moi, Sire, votre péril me fit frémir, et me coûta bien des larmes. Ce fut M. de Paulmi qui m'apprit que Voire Majesté se portait bien, et qui me rendit ma joie.
Je serais tenté de croire que les pilules de Stahl doivent faire du bien au roi de Prusse; elles ont été inventées à Berlin, et elles m'ont presque guéri en dernier lieu. Si elles ont un peu raccommodé mon corps cacochyme, que ne feront-elles point au tempérament d'un héros!
Si quelque jour elles me rendent un peu de forces, je vous demanderai assurément la permission devenir encore vous admirer; peut-être Votre Majesté ne serait-elle pas fâchée de me donner ses lumières sur ce qu'elle a fait et sur ce qu'elle pense de grand. Je lui jure qu'elle ne se plaindrait pas que j'eusse donné à Mme la duchesse de Wurtemberg ce que je devais donner au grand Frédéric. Elle a peut-être copié une page ou deux de ce que vous avez, mais il est impossible qu'elle ait ce que vous n'avez pas ; je vous jure encore que le reste est à Cirey, et n'est point fait du tout pour être à présent à Paris.
La dame de Cirey, qui a été aussi alarmée que moi, vous demande la permission de vous témoigner sa joie et son attachement respectueux.
Vivez, Sire, vivez, grand homme, et puissé-je vivre pour venir encore une fois baiser cette main victorieuse qui a fait et écrit de q^oi aller à la postérité la plus
reculée ! Vivez, vous qui êtes le plus grand homme de TKurope, et que j'oserai aimer tendrement jusqu'à mon dernier soupir, malgré le profond respect qui empêche, dit-on, d aimer.
i M. MARMONTEL».
Lô 16 juin 1749.
11 n'entre, Dieu merci, dans ma maison, mon cher ami, aucune brochure satirique; mais je nai pu empêcher qu'on fît ailleurs, devant moi, la lecture d'une feuille ([u'on dit qui paraît toutes les semaines, dans laquelle notre tragédie à'Aristomène est déchirée d'un bout à Tautre. Je vous assure que cette feuille exci'a l'indignation de l'assemblée comme la mienne. Les criiiques que l'auteur fait par ses seules lumières ne valent rien ; le public avait fait les autres. S'il y a des défauts dans votre pièce, ils n'avaient pas échappé (et quel est celui de nos ouvrages qui soit sans défauts?); mais ce public, qui est toujours juste, avait senti encore mieux les beautés dont votre pièce est pleine, et les ressources de génie avec lesquelles vous avez vaincu la difficulté du sujet. Il y a bien de l'injustice et de la maladresse à n'en point parler. Tout homme qui s'érige en critique entend mal son métier, quand Une découvre pas, dans un ouvrage qu'il examine^ les raisons de son succès. L'abbé Desfontaines, de trèsodieuse mémoire, fit dix feuilles d'observations sur ïlnls de M. de La Motte; mais, dans aucune, il ne s'aperçut du véritable et tendre intérêt qui règne dans cette pièce. La satire est sans yeux pour tout ce qui est bon. Qu'arrive-
1. Littérateur, lauréat puis membre de l'Académie française, mort ea
t-il? les satires passent, comme dit le grand Racine, et les bons écrits qu'elles attaquent demeurent; mais il demeure aussi quelque chose de ces satires, c'est la haine et le mépris que leurs auteurs accumulent sur leurs personnes. Quel indigne métier, mon cher ami! Il me semble que ce sont des malheureux condamnés aux mines qui rapportent de leur travail un peu de terre et de cailloux, sans découvrir Tor qu'il fallait chercher.
N'y a-t-il pas d'ailleurs une cruauté révoltante à vouloir décourager un jeune homme qui consacre ses talents, et de très-grands talents, au public, et qui n'attend sa fortune que d'un travail très-pénible, et souvent très-mal récompensé? C'est vouloir lui ôter ses ressources, c'est vouloir le perdre; c'est un procédé lâche et méchant que les magis'rats devraient réprimer. Consolez-vous avec les honnêtes gens qui vous estiment; méprisons, vous et moi, ces mercenaires barbouilleurs de papier qui s'érigent en juges avec autant d'impudence que d'insuffisance, qui louent à tort et à travers quiconque passe pour avoir un peu de crédit, et qui aboient contre ceux qui passent pour n'en avoir point. Ils donnent au monde un spectacle déshonorant pour l'humanité; mais il est un spectacle plus noble encore que le leur n'est avilissant, c'est celui des gens de lettres qui, en courant la même carrière, s'aiment et s'estiment réciproquement, qui sont rivaux et qui vivent en frères; c'est ce que vous avez dit dans des vers admirables, et c'est un exemple que j'espère donner longtemps avec vous.
Votre véritable ami, etc.
iV M. LE COMTE D'AUGENTAL.
A Lunéville, le 12 août 1749.
0 anges I j'oserai écrire pour ce brave meurtrier dont vous me parlez. Le service du roi de Prusse est un peu plus sévère que celui de nos partisans; mais aussi il aura le plaisir d'ap])artenir à un grand homme.
Ah! vraiment, il est bien question de ce pauvre ouvrage, de cette tragédie \ dans le goût ordinaire! je n'y veux pas assurément songer. Lisez, lisez seulement ce que je vous envoie; vous allez être étonnés, et je le suis moi-même. Le 3 du présent mois, ne vous en déplaise, le diable s'empara de moi, et me dit : « Venge Gicéron et la France, lave la honte de ton pays. » Il m'éclaira, il me fit imaginer Tépouse de Calilina, etc. Ce diable est un bon diable, mes anges; vous ne feriez pas mieux. Il me fit travailler jour et nuit. J'en ai pensé mourir; mais qu'importe? En huit jours, oui, en huit jours et non en neuf, Calilina'^ a été fait, et tel à peu près que les premières scènes que je vous envoie. Il est tout griffonné, et moi tout épuisé. Je vous l'enverrai, comme vous croyez bien, dès que j'y aurai mis la dernière main.
Vous n'y verrez point de Tullie amoureuse, mais vous y verrez un tableau terrible de Rome, et j'en frémis encore. Fulvie vous déchirera le cœur, vous adorerez Cicéron. Que vous aimerez César 1 que vous direz : « Voilà Caton! » Et LucuUus, Crassus, qu'en dironsnous?
0 mes chers anges! Mérope est à peine une tragédie en