La bande de Cartouche, voleur et assassin du temps
le parti de le tuer, parti bien plus terrible, bien plus théâtral, bien plus décisif, que l'inutile proposition que fait un coupejarret subalterne, comme Rutile, de tuer un sénateur romain sur ce qu'il a paru un peu rêveur; proposition d'ailleurs inutile à la pièce.
Je ne sais si je me trompe, mais j'ose croire que la pièce de Rome sauvée a beaucoup plus d'unité, est plus tragique, est plus frappante et plus attac"hante. Il me paraît plus dans la nature, et par conséquent plus intéressant, qu'Aurélie soit principalement occupée des dangers de son mari, que si elle lui disait des lieux communs pour le ramener à son devoir. Il me parait qu'étant cause de la mort de son père, elle est un personnage assez tragique, et que sa situation dans le sénat peut faire un très grand effet. Je m'en rapporte aux juges du comité ; mais je les supplie encore très instamment de mettre un très long intervalle entre Manlius et Rome sauvée; on serait las de conjurations et de femmes de conjurés. Cet article est un point capital.
Ce considéré, messeigneurs, il tous plaise avoir égard à la requête du suppliant.
A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU*
A Berlin, le 31 août 1751.
Mon héros, un domestique de ma nièce m'apporta hier deux lettres de vous, qui m'ont fait tant de plaisir, qui m'ont pénétré de tant de reconnaissance, que moi, qui suis prime-saiiUer, comme dit Montaigne, je partirais sur-le-champ pourvenir vous remercier, si je pouvais partir. Vous avez les mêmes bontés peur mes musulmans- que pour vos calvinistes des Cévennes. Dieu vous bénira d'avoir protégé la liberté de conscience.
Si vous permettez que je raisonne ici littérature avec vous,
1 Duc de Fronsac, arrière-petit-neveu du cardinal, héros de Fontenoy, alors maréchal et gouverneur do la Guyenne et de la Gascoi/ne, plus tard vainqueai de Mctlion; membre do l'Académie française, mort en ITô'S.
2 , Sa tragédie de Mahomet
j'aurai l'honneur de vous dire que ma pièce* aurait été bien reçue, courue, mise aux nues du temps de la Fronde. Heureusement, les conspirations sont passées de mode; heureusement pour l'État s'entend, et très malheureusement pour le théâtre. 11 n'y a guère que des jeunes gens et de belles dames bien mises, très françaises, et peu romaines, qui aillent à nos speo. tacles; il faut leur parler de ce qu'elles font, et sans amour point de salut. Je ne peux pas réformer ma nation, mais il faut dire pourtant à son honneur qu'il y a des ouvrages qui ont j'éussi sans être fondés sur une intrigue amoureuse. Je ne dis pas que ma Rome sauvée fût jouée aussi souvent que Zaïre; mais je crois que, si elle était bien représentée, les français pourraient se piquer d'aimer Cicéron et César; et je vous avoue que j'ai la faiblesse de penser qu'il y a dans cet ouvrage je ne sais quoi qui ressent l'ancienne Rome. Je l'ai travaillé de mon mieux. Je n'entrerai ici dans aucune discussion, quoique j'en aie bien envie. J'ai envoyé ma Rome par milord Maréchal, ancien conjuré d'Ecosse, tout propre à se charger de ma conspiration de Gatilina; vous en jugerez; ainsi je laisse là tous les raisonnements que je voulais faire, et je m'en rapporte à vos lumières et à vos bontés.
J'aimerais bien mieux vous amuser, en vous envoyant quelques petits morceaux du Siècle de Louis XIV. C'est ce Siècle qui me prive à présent du bonheur de vous faire ma cour. J'ai commencé l'édition; je ne peux l'abandonner. Je travaille comme un bénédictin. Une édition du Siècle, une autre de mes anciennes sottises, qu'on réimprime et que je dirige, des Rome sauvée à la traverse, voyez si je peux quitter, et si j'ai un instant dont je puisse disposer. Vous me direz que je suis un franc pédant, et vous aurez raison; mais il ne faut jamais abandonner ce qu'on a commencé, et peut-être ne serez-vous pas fâché de voir mon Siècle.
Dites-moi, je vous en prie, monseigneur, si je me trompe. J'ai pensé qu'il était fort difficile de faire imprimer dans son pays l'histoire de son pays. M. d'Aguesseau tyrannisait la ht-