‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 106 sur 272 · I. Catilina ou Borne sauitC · texte numérisé non relu

I. Catilina ou Borne sauitC

térature quand je quittai Paris; et vous sentez bien qu'il n'y avait pas un petit censeur de livres qui ne se fût fait un mérite et un devoir de mutiler mon ouvrage, ou de le supprimer. Vous ne savez pas la centième partie des tribulations que j'ai éprouvées de la part de mes chers confrères les gens de lettres, 3t de ceux qui se mettent à persécuter quand on n'implore pa^i leur protection.

Je vous avouerai encore ingénument que j'avais le malheur de déplaire beaucoup à Boyer, très vénérable d'ailleurs, mais qui a très peu chrétiennement donné d'assez méchantes idées de mon style à M. le Dauphin et à M^^ la Dauphine. Je vous écrirais sur tout cela des volumes, si je voulais, ou plutôt si vous vouliez; mais venons à mon Siècle. Je me suis constitué, de mon autorité privée, juge des rois, des généraux, des parlements, de l'Église, des sectes qui la partagent: voilà ma charge. Tout barbouilleur de papier qui se fait historien, en use ainsi. Ajoutez à ce fardeau celui d'être obligé de rapporter des anecdotes très délicates qu'on ne peut supprimer.

Comment imprimer à Paris tout ce qui regarde M°^^ de Montespan, et M™° de Maintenon, et son mariage? Il faut pourtant ou renoncer à l'histoire, ou ne rien supprimer des faits. Il faut faire sentir ce que les suites très mal ménagées de la révocation de l'édit de Nantes ont coûté à la France; il faut avouer la mauvaise condition du ministère dans la guerre de 1701. J'ai dû et j'ai osé remplir tous ces devoirs, peut-être dangereux; mais, en disant ainsi la vérité, j'ose me flatter jusqu'à présent (car je peux me tromper) que j'ai élevé à la gloire de Louis XIV un monument plus durable que toutes les flatteries dont il a été accablé pendant sa vie. On a fait beaucoup d'histoires de lui; peut-être ne b trouvera-t-on véritablement grand que dans la mienne.

Vous dirai-je encore que j'ai poussé Y Histoire du Siècle jusqu'au temps présent, dans un Tableau raccourci de VEurope, depuis la paix d'Ulrecht jusqu'en 1750? Vous dirai-je que j'ai peint le cardinal de Fleuri comme je crois, en ma conscience, qu'il doit l'être? Vous sentez que tout cela est à vue d'oiseau, presque point de détails; j'ai voulu seulement montrer comme

on a ou suivi ou changé les vues de Louis XIV, perfectionné ce qu'il avait établi, ou réparé les malheurs qu'il avait essuyés sur la fin de sa vie; et, comme j'ai commencé son Siècle par un portrait de l'Europe, je le finis de même.

Aucun contemporain vivant n'est nommé, excepté vous et M. le maréchal de Belle-Ile, mais sans aucune affectation. Encore une fois, je peux me tromper ; mais je me flatte que, si le roi avait le temps de lire cet ouvrage, il n'en serait pas mécontent.

Enfin, malgré tous mes soins et malgré celui de plaire, la nature de l'ouvrage est telle que, malgré mon zèle pour ma patrie, j'ai cru devoir imprimer cette histoire en pays étranger. Un historiographe de France ne vaudra jamais rien en France.

J'ajouterai encore que peut-être les éloges que je donne à ma patrie acquerront plus de poids lorsque je serai loin d'elle, et que ce qui passerait pour adulation, s'il était d'abord imprimé à Paris, passera seulement pour vérité quand il sera dit ailleurs.

S'il arrivait, après tous les ménagements et toutes les précautions possibles, que je parusse trop libre en France, jugez alors si ma retraite en Prusse n'aura pas été très heureuse ; mais je me flatte de ne point déplaire, surtout après avoir sondé les esprits et préparé l'opinion publique par le commencement de cet Essai sur Louis XIV, et par les anecdotes où je dis des choses très fortes, et où je n'ai nullement ménagé la conduite inexcusable du parlement dans la régence d'Anne d'Autriche.

Je vais actuellement répondre à la question que vous me faites, pourquoi je suis en Prusse; et je répondrai avec la même vérité que j'écris l'histoire, dussent tous les commis de toutes les post3s ouvrir ma lettre.

J'étais parti pour aller faire ma cour au roi de Prusse, comptant ensuite voir l'Italie, et revenir après avoir fait imprimer le Siècle de Louis XIV en Hollande. J'arrive à Potsdam: les grands yeux bleus du roi, et son doux sourire, et sa voix de sirène, ses cinq batailles, son goût extrême pour la retraite et

pour l'occupation, et pour les vers, et pour la prose, enfin des bontés à tourner la tête, une conversation délicieuse, de la liberté, l'oubli de la royauté dans le commerce, mille attentions qui seraient séduisantes dans un particulier, tout cela me renverse la cervelle. Je me donneà lui par passion, par aveuglement, et sans raisonner. Je m'imagine que je suis dans une province de France. 11 me demande au roi son frère, et je crois que le roi son frère le trouvera fort bon. Je vous le jure, comme si j'allais mourir, il ne m'est pas entré dans la tête que ni le roi, ni M"'^ de Pompadour prissent seulement garde à moi, et qu'ils pussent être piqués le moins du monde. Je me disais : « Qu'importe à un roi de France un atome comme moi de plus ou de moins ? » J'étais en France harcelé, ballotté, persécuté depcis trente ans. ^e me trouve ici tranquille ; je mène une vie entièrement convenable à ma mauvaise santé ; j'ai tout mon temps à moi, nul devoir à rendre; le roi me laisse dîner toujours dans ma chambre, et souvent y souper. Voilà comme je vis depuis un an; et je vous avoue que, sans l'envie extrême de venir vous faire ma cour, qui me trouble sans cesse, et sans une nièce que j'aims de tout mon cœur, je serais trop heureux.

Il serait impertinent à moi de vous parler si longtemps de moi-même, si vous ne me l'aviez ordonné; ainsi, encore un petit mot, je vous en prie. Vous me demandez pourquoi j'ai pris la clef de chambellan, la croix, et vingt mille francs de pension? Parce que je croyais alors que ma nièce viendrait s'établir avec moi; elle y était toute préparée; mais la vie de Potsdam qui est délicieuse pour moi, serait alfreuse pour une femme; ainsi me voilà malheureux dans mon bonheur, chose fort ordinaire à nous autres hommes. Mais ce qui augmente à la fois mon bonheur, ma sensibilité et mes regrets, ce qui me ravit et ce qui me déchire, c'est cette bonté avec laquelle vous daignez entrer dans mes erreurs et dans mes misères. Vous me dites que vous devenez vieux; vous ne le serez jamais; la nature vous a donné ce feu avec lequel on ne sent jamais la langueur de l'âge. — C'est moi, indigne, qui le suis devenu terriblement, et j'ai bien peur d'être dans peu hors d'état de

profiter des cliarmes des rois et des maréchaux de Richelieu. Il faut au moins avoir des jambes pour marcher, et des dents pour parler. Le roi de Prusse m'assure qu'il me trouvera fort bien sans dents; mais voyez la belle conversation quand on ne peut plus articuler! On meurt ainsi en détail, après avoir vu mourir presque tous ses amis, et le songe pénible de là vie est bientôt fini.

A MADAME DENIS

A Potsdam, le 24 décembre 1751.

Je ne vous écris plus, ma chère enfant, que par des courriers extraordinaires, et pour cause. Celui-ci vous remettra six exemplaires complets du Siècle de Louis XIV, corrigés à la main. Point de privilège, s'il vous plaît; on se moquerait de moi. Un privilège n'est qu'une permission de tlatter, scellée en cire jaune. Il ne faudrait qu'un privilège et une approbation pour décrier mon ouvrage. Je n'ai fait la cour qu'à la vérité, je ne dédie le livre qu'à elle. L'approbation qu'il me faut est celle des honnêtes gens et des lecteurs désintéressés.

Est-il possible qu'on crie toujours contre moi dans Paris, et qu'on me prenne pour un déserteur qui est allé servir en Prusse? je vous répète que cette clef de chambellan, que je ne porte jamais, n'est qu'un bénéfice simple; que je n'ai point fait de serment; que ma croix est un joujou auquel je préfère mon écritoire; en un mot, je ne suis point naturalisé Vandale, et j'ose croire que ceux qui liront ÏHistoire de Louis XIV verront bien que je suis Français. Cela est étrange qu'on ne puisse avoir un titre inutile chez un roi de Prusse, qui aime les belles- lettres, sans soulever nos compatriotesl Je désire plus mon retour que ceux qui me condamnent de m'étre en allé, et vous savez que ce ne sera pas pour eux que je reviendrai. Le Meunier, son fils et Vâne^ n'ont pas essuyé plus de contradictions que moi.

1. La fable de La Fontaine, que tout le inonde connaît et dont la morade est: « On ne peut contenter tout le monde et son père. »

On voit de loin les objets bien autrement qu'ils ne sont. Je reçois des lettres de moines qui veulent quitter leur couvent pour venir auprès du roi de Prusse, parce qu'ils ont fait quatre vers français. Des gens que je n'ai jamais connus m'écrivent : « Comme vous êtes l'ami du roi de Prusse, je vous prie de faire ma fortune. » Un autre m'envoie un paquet de rêveries ; il me mande qu'il a trouvé la pierre philosophale, et qu'il ne veut dire son secret qu'au roi. Je lui renvoie son paquet, et je lui mande que c'est le roi qui a la pierre philosophale. D'autres, qui vivaient avec moi dans la plus parfaite indifférence, me reprochent tendrement d'avoir quitté mes amis. Ma chère enfant, il n'y a que vos lettres qui me plaisent et qui me consolent; elles font le charme de ma vie.

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