‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 109 sur 272 · Historien, chroniqueur oublii · texte numérisé non relu

Historien, chroniqueur oublii

Oserais-je vous supplier, monsieur, de m'honorer de vos remarques sur ce second volume? ce serait un second bienlait. Vous qui avez bâti un si beau palais ^, mettez quelques ipierres à ma maisonnette. Consolez-moi d'être si loin de vous; vos bontés augmentent bien mes regrets. Jugez de la persécution de la canaille des gens de lettres, puisqu'ils m'oni forcé d'accepter, ailleurs que dans ma patrie, des biens et des honneurs, et qu'ils m'ont réduit à travailler pour cette patrie même, loin de vos yeux.

A MADAME DENIS

A Berlin, le 18 janvier 1752

Ce qu*on vous a dit contre l'orthographe du Siècle de Louis XIY ne me convertira pas. Je suis toujours pour qu'on écrive comme on parle ; cette méthode serait bien plus facile pour les étrangers. Gomment est-ce qu'un palatin de Pologne distinguerait François I'^''. ou saint François, d'avec un Français? ne se croirait-il pas en droit de prononcer il voyoif, il croyoif, au lieu de dire i\ voyait, il croyait? Nous avons conservé l'habitude barbare d'écrire avec un o ce qu'on prononce avec un a; pourquoi? parce qu'on prononçait durement tous ces 0 autrefois; parce que voyoz^, lisoit, rimait avec exploit*.

1. Le Palais n'est plus; mais la maisonnette, c'est-à-dire le Siècle de Louis XIV, vit et vivra. Les rectifications historiques qu'on a pu y taire n'empêcheront p«is que le souffle qui y règne dans tous les sens ne fasse du Siècle de Louis XIV le code de l'esprit moderne.

2. Dans ses Remarques sur la langue françoise (1647), Vaugelas Iraile déjà de la prononciation en ai ou en oi (oua) de la diphthongue oi. A cette époque, bien qu'écrivant toujours 01, on abandonnait la prononciation oua, son empLaliquc et sonorC; au barreau qui y produisait des effets de bouche.

Racine, pour s'en moquer, écrivait dans les Plaideurs :

« Va, je t'achèterai le Praticien français (ouas)

« Mais, diantre 1 il ne faut pas déchirer les exploits (ouats).

« Teuez : voilà le cas qu'on fait de votre exploit (ouat). M Comment! c'est un exploit que ma fille lisoj7 (oual). »

A>ijoi?rtrhui encore, la tradition comique veut que les acteur» prononcent \souat comme explouat. Et le public de rire I Au xvu« siècle, la prononcia-

DE VOLTAIRE lH

Nous avons adouci la prononciation, il faut donc adoucii aussi rorthographe, afin que tout soit d'une même parure. Pardon de la dissertation. Je suis bien heureux qu'on ne me fasse que ces chicanes. Je vous embrasse de tout moo cœur.

A LA MÊME

A Potsdam, le 3 mars 1752.

J'ai réchappé de tous les maux qui m'ont assiégé pendant deux mois, et milord Tyrconnell mourut hier. La mort faii de ces quiproquo-là à tout moment. M™^ de Tyrconnell aura fait un cruel voyage; elle sera ruinée pour avoir tenu ici une table ouverte, et elle a perdu un mari qu'elle aimait. La jeunesse la plus brillante n'est donc rien, puisque Madame est morte! La sobriété ne sauve donc rien, puisque le duc d'Orléans est mort! Mais les hommes sont insensibles à ces exemples frappants : ils étonnent, le premier moment; on se rassure bientôt, on les oublie, on reprend le train ordinaire; et celui qui a dit qu'à la cour comme à l'armée, quand on voit tomber à droite et à gauche, on crie serre et on avance, n'a eu que trop raison.

Darget' part demain avec sa vessie; c'était à moi de partir. 11 vous donnera un des plus furieux paquets que je vous aie encore envoyés. Il emmène avec lui un excellent domestique français qui m'était bien nécessaire; c'est un jeune Picard qui

liou ai prenait le dessus. On écrivait toujours oi, mais on en était venu à prononcer je dais, lu dais, \\dait, pour je dois, etc.; je crais, tu crais, pour je C7'0is; il fait fraid pour il fait froid; je vais, tu vais, il vait, pour je vois, tu vois.

Le bon sens prévalut, et la prononciation distingua ; mais les imprimeurs d'obsliuofent et ne voulurent pas écrire ai, bien que l'on prononçât ai. Voltaire fut aussi entêté qu'eux : il persista à vouloir qu'on écrivît ai, quand on prononçait ai, et 01 quand on prononçait oua : Français, natif de la France ; et saint François, François !•', etc ,etc. Je lisais, tu lisais, etc.; je reçois, tu repois, etc. Il obtint à la longue gain de cause, sur cette minutie, comme sur des questions d'un ordre plus élevé, si bien qu'on attacha son nom à cette petite réforme typograpliiquc, et qu'on appela cette orthographe nouvelle : l'orthographe de V ^l taire.

1. Ancien secrétaire de l'envoyé de France Valori, devenu secrétaire de

l'édéric II.

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s'est mis à pleurer quand il a vu que je ne partais pas. Il prétend qu'il n'y peut plus tenir, que les Prussiens se moquent de lui, parce qu'il est petit et qu'il n'est que Français. J'ai eu beau lui dire que le roi n'a pas sept pieds de haut, et qu'Alexandre était petit : il m'a répondu qu'Alexandre et le roi de Prusse n'étaient pas Picards. Enfin, il ne me reste plus de domestique de Paris.

Darget dit qu'il veut voir la première représentation de Rome^; je ne sais si elle sera sauvée ou perdue. C'est un grand jour pour le monde oisif de Paris qu'une première représentation; les cabales battent le tambour; on se dispute les loges; les valets de chambre vont à midi remplir le théâtre. La pièce est jugée avant qu'on l'ait vue. Femmes contre femmes, petits-maîtres contre petits-maîtres, sociétés contre sociétés; les cafés sont comblés de gens qui disputent ; la foule est dans la rue, en attendant qu'elle soit au parterre. Il y a des paris; on joue le succès de la pièce aux trois dés. Les comédiens tremblent, l'auteur aussi. Je suis bien aise d'être loin de cette guerre civile, au coin de mon feu, à Potsdam, mais toujours très affligé de n'être plus au coin du vôtre.

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