A MADAME DE GRAFFIG.XI
Aux D. lices, 16 mai 1758.
Je suis bien sensible, madame, à la marque de confiance que vous me donnez. Nous pouvons nous dire l'un à l'autre ce que nous pensons du public 2, de celte mer orageuse que tous les vents agitent, et qui tantôt vous conduit au port, tantôt vous brise contre un écueil ; de cette multitude qui juge de tout au hasard, qui élève une statue pour lui casser le nez, qui fait tout à tort et à travers ; de ces voix discordantes qui crient hosanna le malin , et crucifige le soir ; de ces gens qui font du bien et du mal sans savoir ce qu'ils font.
1. M"" de Grafuyny, ou GraGgny, née en 1695, morte en 175S, l'année même où cette lellre hii est adressée , auteur de nouvelles et de romans à la mode «lu
emps. Sa réputation fut surtout claMie par la publicalioa des Lettres péruviennps, roman charmant, dit M°" de (jculis, 'et le premier ouvrage de femme c ,t avec élégance » ; lettres dans !c genre des Lettres persanes de Monti .»• quieu, supposées écrites par une jeune Péruvienne transportée tout à coup à Paris, au milieu de la civilisation du xviii* siècle, et qui exprime ses étoriaemon ï, ses pensées et les sentiments qu'elle éprouve; le tout mêlé d'anaclirouismes et de métaphysique : ce qui, outre que l'actualité a disparu, explique iC peu de 'ecteurs que l'ouvrage rencontre de nos jours.
2. Le public! Voltaire qui a eu affaire à lui toute sa vie le connaît et ne manque pa une occasio de le décrire, de l'analyser et de le peindre. « Le
public, ou feit ie liv/',i. est composé de 40 ou 50 personnes, si le livre est îérieu t ae « oj 500 jraquil esi nlaisao* et d'environ 1100 ou 1200, s'il s'agit
Les hommes ne méritent certainement pas qu'on se livre à leur jugement, et qu'on fasse dépendre son bonheur de leur manière de penser. J'ai tâté de cet abominable esclavage, et j'ai heureusement fini par fuir tous les esclavages possibles.
Quand j'ai quelques rogatons tragiques ou comiques dans mon portefeuille, je me garde de les envoyer à votre parterre. C'est mon vin du cru ; je le bois avec mes amis. J'histrionne pour mon plaisir, sans avoir ni cabale à craindre, ni caprice à essuyer. Il faut vivre un peu pour soi, pour sa société ; alors on est en paix. Qui se donne au monde est en guerre; et, pour faire la guerre, il faut qu'il y ait prodigieusement k gagner, sans quoi on la fait en dupe ; ce qui est arrivé quelquefois à quelques puissances de ce monde.
Comptez, madame, sur la tendre et respectueuse amitié du Suisse V.
A M. LE COMTE DE SCnOWALOW.
A Schwelzingen, maison de plaisance de monseigneur l'électeur palatin, 1/ juillet 175S.
Monsieur, j'ai reçu, en passant à Strasbourg, le paquet dont vous m'avez honoré, par le courrier de Vienne. J'ai lu toutes vos remarques et toutes vos instructions. Je suis confirmé dans l'opinion que vous étiez plus capable que personne au monde d'écrire l'bistoire de Pierre le Grande Je ne serai que votre secrétaire, et c'est ce que je voulais être.
« o'une pièce de théâtre. Il y a toujours dans Paris plus de 300 000 âmes qui « n'entendent jamais parler de tout cela. »
Les l' mps sont changés, et il faudrait changer les chiffres ; mais il n'y a rien à cl'anger ni dans la pensée ni dans les termes, quand il écrit ailleurs :
■ Le public écoute avec plaisir ce qu'il lit à regret il ne demaiule p-s
« mieux qu'à se dédire et h siffler ce qu'il a applaudi, et réciproquement
■ c'est une assemblée de fous qui ne devient sage qu'à la longue il est, fut
« el sera toujours injuste et ingrat il se trompe quelquefois au théâtre;
■ mais dans les affaires qui intéressent la société, il prend toujours le bon « parti L'œil du public est l'aiguillon de la gloire. »
1. Voltaire, dès 1757, était sollicité de tous côtés pour écrire l'histoire de Pierre le Grand. L'impératrice de Russie l'appelait à Saint-Pétersbourg, comme Frédéric l'avait appelé et attiré à Berlin ; il resta au.\ Délices, ■< ayant assez tâté des rois », même étrangers, mais il n'en écrivit pas moins VHistoire de I'Ejp-
La plus grande difficulté de ce travail consistera à le rendre intéressant pour toutes les nations; c'est là le grand point. Pourquoi tout le monde lit-il l'histoire d'Alexandre, et pourquoi celle de Gengis-kan, qui fut un plus grand conquérant, trouve-t-elle si peu de lecteurs?
J'ai toujours pensé que l'histoire demande le môme art que la tragédie : une exposition, un nœud, un dénouement, et qu'il est nécessaire de présenter tellement toutes les figures du tableau, qu'elles fassent valoir le principal personnage, sans affecter jamais l'envie de le faire valoir. C'est dans ce principe que j'écrirai et que vous dicterez.
Si ma mauvaise santé et les circonstances présentes le permettaient, j'entreprendrais le voyage de Pétersbourg, je travaillerais sous vos yeux, et j'avancerais plus en trois mois que je ne ferai en une année, loin de vous; mais les peines que vous voulez bien prendre suppléeront à ce voyage.
Ce que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Excellence n'est qu'une première et légère esquisse du grand tableau dont vous me fournissez l'ordonnance.
Je vois, par vos Mémoires, que le baron de Stralemheim, qui nous a donné de meilleures notions de la Russie qu'aucun étranger, s'est pourtant trompé dans plusieurs endroits. Je vois que vous relevez aussi quelques méprises dans lesquelles est tombé M. le général Le Fort lui-même, dont la famille m*a communiqué les Mémoires manuscrits. Vous contredites surtout un manuscrit très précieux, que j'ai depuis plusieurs années, de la main d'un ministre public qui résida longtemps à la cour de Pierre le Grand. Il dit bien des choses que je dois omettre, parce qu'elles ne sont pas à la gloire de ce monarque, et qu'heureusement elles sont inutiles pour le ^rand objet que nous nous proposons.
Cet objet est de peindre la création des arts, des mœurs, des lois, de la discipline militaire, du commerce, de la marine, de la police, etc., et non de divulguer ou des faiblesses ou des
ptre de Bussie soits Pierre le Grand, se faisant envoyer à GenêTS tous les documents auLhcnliqucs dont il ovnit hcsoia.
duretés qui ne sont que trop vraies. Il ne faut pas avoir la lâcheté de les désavouer, mais la prudence de n'en point parler, parce que je dois, ce me semble, imiter Tite-Live, qui traite les grands objets, et non Suétone, qui ne raconte que la vie privée.
J'ajouterai qu'il y a des opinions publiques qu'il est bien difficile de combattre. Par exemple, Charles XII avait en eiïot une valeur personnelle dont aucun prince n'approche. Cette valeur, qui aurait été admirable dans un grenadier, était peut-être un défaut dans un roi.
M. le maréchal de Schwerin, et d'autres généraux qui servirent sous lui, m'ont dit que, quand il avait arrangé le plan général d'un combat, il leur laissait tons les détails; qu'il leur disait : « Faites donc vite; toutes ces minuties dureront-elles encore longtemps? » et il partait le premier, à la tête de ses drabans, se faisait un plaisir de frapper et de tuer, et paraissait ensuite, après la bataille, d'un aussi grand sang-froid que s'il fût sorti de table.
Voilà, monsieur, ce que les hommes de tous les temps et de tous les pays appellent un héros; mais c'est le vulgaire de tous les temps et de tous les pays qui donne ce nom à la soif du carnage. Un roi soldat est appelé un héros; un monarque dont la valeur est plus réglée et moins éblouissante, un monarque législateur, fondateur et guerrier, est le véritable grand homme, et le grand homme est au-dessus du héros. Je crois donc que vous serez content quand je ferai cette distinction.
Quant au mot tsar, je désirerais savoir dans quelle année fut écrite la Bible slavone, où il est question du tsar David et du tsar Salomon. J'ai plus de penchant à croire que tsar ou thsar vient de sha que de César. Mais cela n'est d'aucune conséquence.
Le grand objet est de donner une idée précise et imposante de tous les établissements faits par Pierre I", et des obstacles qu'il a surmontés; car il n'y a jamais eu de grandes choses sans de grandes difficultés.
J'avoue que je ne vois, dans sa guerre contre Charles XII, d'autre cause que celle de sa convenance, et je ne conçois
pas pourquoi il voulait attaquer la Suède vers la mer Baltique, dans le temps que son premier dessein était de s'établir sur la mer Noire. Il y a souvent dans l'histoire des problèmes bien difficiles à résoudre.
J'attendrai, monsieur, les nouvelles instructions dont vous voudrez bien m'honorer, sur les campagnes de Pierre le Grand, sur la paix avec la Suède, sur le procès de son fils, sur sa mort, sur la manière dont on a soutenu les gi'ands établissements qu'il a commencés, et sur tout ce qui peut contribuer à la gloire de votre eiiipire. Le gouvernement de l'impératrice régnante est ce qui me paraît le plus glorieux, puisque c'est de tous les gouvernements le plus humaia.
\ M. DE CIDEVILLE
A Ferncy •, 25 novembre 1758, mais écrivez toujours aux Délices.
Votre amitié pour moi a donc la malice, mon cher ami, de tarabuster le marquis Ango, et de lui faire sentir que quelquefois les plus grands seigneurs ne laissent pas d'être obligés à payer leurs dettes, malgré les grands services qu'ils rendent à l'État. Il ne veut pas m'écrire; vous verrez qu'il s'est rouillé en province. Cependant un Bas-Normand peut harcï^ment écrire à un Suisse. Le petit bonhomme de marquis veut donc me donner une assignation sur son trésor royal, et, de quatre années, m'en payer une, à cause des dépenses qu'il fait à la guerre! Je ferai signifier à monseigneur que je ne l'entends pas ainsi, et que, lui ayant joué le tour de vivre jusqu'à cette présente année, je veux être payé de mon dû ou deu. On écrivait autrefois deu ou cZm6, parce que dû est toujours duhium; mais dû, ou deu, ou duh, il faut quil paie : et, point d\irgent, point de Suisse. Et monsieur le surintendant Ledoux aura beau faire, je ferai brèche à son trésor, car je bâtis une terre; non pas un marquisat comme La Moite.
t. Cette lettre est la première datée de Fernay.
non un palais comme le palais d'Ango, mais une miison commode et rustique, où j'entre, il est vrai, par deux tours entre lesquelles il ne tient qu'à moi d'avoir un pont-levis, cai j'ai des mâchicoulis et des meurtrières; et mes vassaux feront la guerre à La Motte-Ango.
Le fait est que j'ai acheté, à une lieue ^ des Délices^, une terre qui donne beaucoup de foin, de blé, de paille et d'avoine; et je suis à présent
« Rusticus, abnormis sapiens, crassaque Minerva 3. »
J'ai des chênes droits comme des pins, qui touchent le ciel et qui rendraient grand service à notre marine, si nous en avions une.
« Nunc itaque et versus, et caetera ludicra pono *. »
Je sème avec le semoir; je fais des expériences de physique sur notre mère commune; mais j'ai bien de la peine à réduire Mme Denis au rôle de Cérès, de Pomone et de Flore. Elle aimerait mieux, je crois, être Thalie à Paris; et moi, non; je suis idolâtre de la campagne, même en hiver. Allez à Paris, allez, vous qui ne pouvez encore vous défaire de vos passions.
« Urbis aruatorem Fuscum salvere jubemus « Ruris amatores s. »
L'Ami des hommes, ce M. de Mirabeau^ qui parle, qui parle, qui parle, qui décide, qui tranche, qui aime tant le gouvernement féodal, qui fait tant d'écarts, qui se blouse si souvent, ce prétendu ami du genre humain, n'est mon fait que quand il dit : « Aimez l'agriculture. » Je rends grâces à Dieu, et
i. A deux lieues,
2. Fcrney ou Fcrnex, petite ville située dans l'Ain au pied du Jura, dernière résidence de Voltaire, qui en devint acquéreur et seigneur à cette époque, et y posséda, embellit et transforma le chàkeau qu'il rendit à jamais célèbre.