‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 151 sur 272 · Le marquis de Scbomberg · texte numérisé non relu

Le marquis de Scbomberg

nos goulus, nos friands, nos mangeurs, nos gloutons.

Vous ne connaissez que le mot de savant; ajoutez-y, s'il vous plaît, docte, érudit, instruit, éclairé, habile, lettré; vous trouverez parmi nous le nom et la chose. Croyez qu'il en est ainsi de tous les reproches que vous nous faites. Nous n'avons point de diminutifs; nous en avions du temps de Marot, et de Rabelais, et de Montaigne; mais cette puérilité nous a paru indigne d'une langue ennoblie par les Pascal, les Bossuet, les Fénelon, les Polisson, les Corneille, les Despréaux, les Racine, les Massillon, les La Fontaine, les La Bruyère, etc.; nous avons laissé h. Ronsard, à Marot, à du Bartas, les diminutifs badins en otte et en ette, et nous n'aVons guère conservé que fleurette, amourette^ ftllette, grisette, grandelette, vieillotte, nabote, maisonnette, villotte * ; encore ne les employons-nous que dans le style très familier. N'imitez pas le Buonmattei, qui, dans sa harangue à l'Académie de la Crusca, fait tant valoir l'avantage exclusif d'exprimer corbello, corbellino, en oubliant que nous avons des corbeilles et des corbillons.

Vous possédez, monsieur, des avantages bien plus réels, celui des inversions, celui de faire plus facilement cent bons vers en italien que nous n'en pouvons faire dix en français. La raison de cette facilité, c'est que vous vous permettez ces hiatus, ces bâillements de syllabes que nous proscrivons; c'est que tous vos mots, finissant en a, e, i, o, vous fournissent an moins vingt fois plus de rimes que nous n'en avons, et que, par-dessus cela, vous pouvez encore vous passer des rimes. Vous êtes moins asservis que nous à l'hémistiche et à la césure vous dansez en liberté, et nous dansons avec nos chaînes.

Mais croyez-moi, monsieur, ne reprochez à notre langue, ni la rudesse, ni le défaut de prosodie, ni l'obscurité, ni la sécheresse. Vos traductions de quelques ouvrages français Drouveraient le contraire. Lisez d'ailleurs tout ce quf VLM. d'Olivet et Dumarsais ont composé sur la manière de bien parler notre langue ; lisez M. Duclos; voyez avec combien de force, de clarté, d'énergie et de grâce s'exprnnent

1. L'éditioQ Beuchot donne villotte: on dit aujourd'hui vi.leiU

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MM. Dalembert et Diderot. Quelles expressions pittoresques emploient souvent M. de BulFon et M. HelvéLius, dans les ouvrages qui n'en paraissent pas toujours susceptibles!

Je finis cette lettre trop longue par une seule réflexion. Si le peuple a formé les langues, les grands hommes les perfectionnent par les bons livres; et la première de toutes les langues est celle qui a le plus d'excellents ouvrages.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec beaucoup d'estime pour vous et pour la langue italienne, etc.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

A Ferney, 19 mars 1761 .

Voici une Épitre sur l'Agriculture ^ dont vous ne vous soucierez point; vous n'aimez pas la chose rustique, et j'en suis

1. La céicbre épîlre dédiée à M""" Denis, sa nièce, qui commence par cet ▼ers :

« Qu'il est doux d'em loyer le déclin de son âge « Comme le grand Virgile occupa son printemps I « Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage; « Il cultivait la terre, et chantait ses prcseuts. « Mais bientôt, ennuyé des plaisirs du village, « D'Alexis et d'Aminte il quitta le séjour, X Et, malgré Maevius, il parut à la cour.

« C'est la cour qu'il faut fuir, c'est aux champs qu'il faut ?ivr<» I Dieu du jour, dieu des vers, j'ai ton exemple à suivre, a Tu gardas les troupeaux, mais c'étaient ceux d'un roi ; « Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi. « L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue K Que le parc de Versaille et sa vaste clcndue. V Le Normand Fontanelle, au milieu de Paris, « Prèla des agréments au chalumeau champêtre; « Mais il vantait des soins qu'il craignait de connaître, « El de ses faux bergers il fit de beaux esprits « Je veux que le cœur parle, ou que l'auteur se taise. ..

« — Mais quoi 1 loin de Paris se peut-il qu'on respire? m Me dit un petit-mailre, amoureux du fracas. « Les plaisirs dans Paris voltigent sur nos pas ; « Ou oublie, on espère, on jouit, on désire; • Il nous faut du tumulte, et je sens que mon cœur ■< S'il n'est pas enivré, va tomber en langueur. »

fou. J'aime mes bœufs, je les cai-esse, ils me font des mines. Je me suis fait faire une paire de sabots; mais si vous faites jouer Oreste, je les troquerai contre deux cothurnes, sous l'ombrage de vos ailes.

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