‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 152 sur 272 · A M. LE DUC DE LA VALLIERE · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE LA VALLIERE

Bourdaloue fut presque le Corneille de la chaire, comme Massillon en a été depuis le Racine ; non que j'égale un art à moitié profane à un ministère presque saint; non que j'égale non plus la difficulté médiocre de faire un bon sermon à la difficulté prodigieuse et inexprimable de faire une buiii.e tragédie ; mais je dis que Bourdaloue voulut raisonner comme Corneille, et que Massillon s'étudia à être aussi élégant en prose que Racine l'était en vers.

11 est vrai qu'on reprocha souvent à Bourdaloue", comme à Corneille, d'être un peu trop avocat, de vouloir trop prouver

« — Attends, bel étourdi, que les rides de l'âge m Mûrissenl ta raison, sillonnenl ton visage ; « Quo Gaussin t'ait quitté, qu'un ingrat l'ait trahi, « Qu'un Bernard t'ait volé, qu'un jaloux hypocrite « T'ait noirci des poisons de sa langue maudite; « Qu'un opulent fripon, de ses pareils haï, « Ait ravi des honneurs qu'on enlève nu mérite ; « Tu verras qu'il est bon de vivre enfin pour soi, « Et de savoir quitter le monde qui nous quitte.

« — Mais vivre sans plaisir, sans faste, sans emploi!

Succomber sous le poids d'un ennui volontaire/

« — De l'ennui! Penses-tu que, retiré chez toi, « Pour les tiens, pour l'État, tu n'as plus rien à fairet « La nature t'appelle: apprends à l'observer; « La France a des déserts : ose les cultiver ; « Elle a des malheureux : un travail nécessaire» « Ce partage de l'homme, et son consolateur, « En chassant l'indigence amène le bonheur ; « Change eu épis dorés, change en gras pâturages « Ces ronces, ces roseaux, ces affreux marécages; • Tes vassaux languissants, qui pleuraient d'être nés, ■^ Qui redoutaient surtout de former leurs semblables, ; Et de donner le jour à des infortunés, « Vont se lier gaiment par des nœuds désirable». »

au heu de toucher, et de donner quelquefois de mauvaises preuves. Massillon, au contraire, crut qu'il valait mieux peindre et émouvoir; il imita Racine, autant qu'on peut l'imiter en prose. Son style est pur, ses peintures sont attendrissantes.

Relisez ce morceau sur l'humanité des grands : a Hélas! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre, bizarre, chagrin, à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques, et tous les plus noirs soucis environnent. Ils seraient bien plus dignes d'excuse si, portant déjà le deuil, l'amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde, à qui tout, rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux ; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance, grand Dieu! serait-ce donc là le privilège des grands*? »

Souvenez-vous ensuite de ce morceau de Britannicus^ :

« Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;

« Vos jours, toujours sereins, coulent dans les plaisirs.

« L'empire en est pour vous l'inépuisable source;

« Ou si quelque chagrin en interrompt la course,

a Tout l'univers, soigneux de les entretenir,

« S'empresse à l'effacer de votre souvenir.

« Britannicus est seul : quelque ennui qui le presse,

« Il ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse,

« Et n'a pour tous plaisirs, seigneur, que quelques pleurs

« Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs I »

Je crois voir, dans la comparaison de ces devx morceau.^; le disciple qui tâche de lutt'^r contre le maître. Je vous eu

Page 1