Acle I. se. lY
bonnes pièces, je ne fais aucune remarque sur laquelle je ne consulte l'Académie. Je lui ai envoyé toutes mes notes sur le Cid, les Horaccs, Poinpée, Polyeucte, Cinna, etc. Ainsi mon Commentaire pourra ôtre à la fois un art poétique et une grammaire.
On va reprendre encore Oreste à la Comédie française. Il est vrai que j'ai bien fortifié cette pièce, et qu'elle en avait besoin. Mais enfin j'aime à voir la nation redemander une tragédie grecque, sans amour, dans laquelle il r'y a point de pai'lie carrée ni de roman.
Adieu; je vous embrasse. Pourriez-vous me dire quel est un monsieur P. T. N. G. à qui Corneille dédie sa Médée?
A M. L'ABBÉ D'OLIVET
Septembre 1761.
Je VOUS jure, mon cher Cicéron, que le chanoine de Reims a très mal vu. Les princes du sang se sont mis en possession de venir prendre la première place sur les bancs duthéâlrc*, quand il y avait des bancs, et il fallait bien qu'on se levât pour 'eur faire place; mais assurément Corneille ne venait pas déranger tout un banc, et faire sortir la personne qui occupait la première place sur ce banc. S'il arrivait tard, il était debout; s'il arrivait de bonne heure, il était assis. Il se peut faire qu'ayant paru à la représentation de quelqu'une de ses bonnes
Voir sur cet usage étrange la l" scène des Fâcheux de Molière :
« J'étais sur le théâtre, en humeur d'écouler
« La pièce qu'à plusieurs j'avais ouï vanter ;
« Le? acteurs commençaient, chacun prêtait silence,
« Lorsque, d'un air bruyant et plein d'extravagance,
« Un homme à grands canons est entré brusquement,
« En criant : holà! ho I un siège promplemont, etc.
• .. ..Bien que dans les côtés il pût être à son aise, « Au milieu du devant il a planté sa chaise,
« Et, de son large dos narguant les spectateurs, « Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs. ■ Un bruit s'est élevé dont un autre cûl eu honte.
• Mais lui. ferme et constant, n'en a point tenu compte, » etc., eto.
pièces, on se soit levé pour le regarder, qu'on lui ait battu des mains. Hélas! à qui cela n*arrive-t-il pas? Mais qu'il ait eu des distinctions réelles, qu'on lui ait rendu des honneurs marqués, que ces honneurs aient passé en usage pour lui, c'est ce qui n'est ni vrai, ni vraisemblable, ni même possible, attendu la tournure de nos esprits français. Croyez-moi, le pauvre homme était négligé, comme tout grand homme doit l'être parmi nous. Il n'avait nulle considération, on se moquait de lui; il allait à pied, il arrivait crotté de chez son libraire à la Comédie; on siffla ses douze dernières pièces; à peine trouva-t-il des comédiens qui daignassent les jouer. Oubliezvous que j'ai été élevé dans la cour du Palais par des personnes qui avaient vu longtemps Corneille? Ce qu'on nous dit dans notre enfance nous fait une impression durable, et j'étais destiné à ne rien oublier de ce qu'on me disait des pauvres poètes mes confrères. Mon père avait bu avec Corneille : il me disait que ce grand homme était le plus ennuyeux mortel qu'il eût jamais vu, et l'homme qui avait la conversation la plus basse. L'histoire du lutin est fort connue, et malheureusement son lutin l'a totalement abandonné dans plus de vingt pièces de théâtre. Cependant on veut des commentaires sur ces ouvrages qui ne devraient jamais avoir vu le jour : à la bonne heure, on aura des commentaires; je ne plains pas mes peines.
Tout ce que je demande à l'Académie, mon clier maître, c'est qu'elle daigne lire mes observations aux assemblées, quand elle n'aura point d'occupations plus pressantes. Je profiterai de ses critiques. Il est important qu'on sache que j'ai eu l'honneur de la consulter, et que j'ai souvent profité de ses avis. C'est là ce qui donnera à mon ouvrage un poids et une autorité qu'il n'aurait jamais, si je ne m'en rapportais qu'âmes faibles lumières. Je n'auraisjamais entrepris un ouvrage si épineux, si je n'avais compté sur les instructions de mes confrères.
Venons à ma lettre du 20 auguste; elle était pour vous seul; je la dictai fort vite; mais si vous trouvez qu'elle puisse être de quelque utilité, et qu'elle soit capable de disposer les esprits en faveur de mon entreprise, je vous prie de la donner
à frère Thieriol. J'ai peur qu'il n'y ait quelques fautes Je langage. On pardonne les négligences, mais non pas les sol6cismes, et il s'en glisse toujours quelques-uns quand on dicte rapidement. Je me mets entre vos mains à la suite de Pierre, et je recommande l'un et l'autre à vos bons offices, à vos lumières, et à vos bontés.
Adieu, mon cher maître; votre vieillesse est bien respectable; plût à Dieu que la mienne en approchât! Vous écrivez comme à trente ans. Je sens combien je dois vous estimer et vous ni mer.
A M. DUGLOS.
Aux Délices, 25 décepibre 1761 .
Je présente à l'Académie ma respectueuse reconnaissance de la bonté qu'elle a eue d'examiner mon commentaire sur les tragédies du grand Corneille et de me donner plusieurs avis dont je profite.
Nous allons commencer incessamment l'édition. Les frères Cramer vont donner leur annonce au public; les noms des souscripteurs seront imprimés dans cette annonce : on y verra l'empereur, l'impératrice-reine et l'impératrice de Russie, qui ont souscrit pour autant d'exemplaires que le roi notre protecteur. Cette entreprise est regardée par toute l'Europe comme très honorable à notre nation et à l'Académie, et comme très utile aux belles-lottres.
Le nom de Corneille, et l'altcnte où sont les étrangers de savoir ce qu'ils doivent admirer ou reprendre dans lui*, serviront encore à étendre la langue franrnise dans l'Europe.
L'Académie a paru confirmer tous mes jugements sur ce qui concerne la langue, et me laisse une liberté entière sur tout ce qui concerne le goût: c'est une liberté dont je ne dois user qu'en me conformant à ses sentiments, autant que je pourrai les bien connaître. Il est difficile de s'expliquer entièrement de si loin, et en si peu de temps.