Le comte de Warwick
4. Discours sur les préjugés et Us injustices littéraires, par La Harpe-
Il est vrai que, dans les commencements, nos e muets embarrassent quelquefois les étrangers; le philosophe de Sans- Souci était très jeune quand il fit cette épître : elle a été imprimée à son insu par ceux qui recherchent toutes les pièces manuscrites, et qui, dans leur empressement de les imprimer, les donnent souvent au public toutes défigurées.
Je peux vous assurer que le philosophe de Sans-Souci sait parfaitement notre langue. Un de nos plus illustres confrères* et moi nous avons l'honneur de recevoir quelquefois de ses lettres, écrites avec autant de pureté que de génie et de force, eodem animo scribil quo pugnat^ : et je vous dirai, en passant, que l'honneur d'être encore dans ses bonnes grâces, et le plaisir de lire les pensées les plus profondes, exprimées d'un style énergique, font une des consolations de ma vieillesse. Je suis étonné qu'un souverain, chargé de tout le détail d'un grand royaume, écrive couramment et sans effort ce qui coûterait à un autre beaucoup de temps et de ratures.
M. l'abbé de Dangeau, en qualité de puriste, en savait sans doute plus que lui sur la grammaire française; je ne puis toutefois convenir, avec ce respectable académicien, qu'un musicien, en chantant la nuit est loin encore, prononce, pour avoir plus de grâces, la nuit est loing encore. Le philosophe de Sans-Souci, qui est aussi grand musicien qu'écrivain supérieur, sera, je crois, de mon opinion.
Je suis fort aise qu'autrefois Saint-Gelais ait justifié le crêp par son Bucéphal. Puisqu'un aumônier de François P' retranche un e à Bucéphale, pourquoi un prince de Prusse n'auraitil pas retranché un e à crêpe? Mais je suis un peu fâché que Melin de Saint-Gelais, en parlant au cheval de François !•', lui ait dit :
« Sans que tu sois un Bucéphal,
« Tu portes plus grand qu'Alexandre. »
L'hyperbole est trop forte, et j'y aurais voulu plus de finesse.